C'est au Café de l'Avenir qu'on nous conseille de rencontrer Minette, l’aîné de la famille installée sur le terrain vague à quelques mètres du bar, face aux entrepôts sans vie du port. Le terrain est bordé de talus faits de remblais, mesure traditionnelle d'empêchement, interdisant l’accès des caravanes. Au milieu cependant, une brèche par laquelle l'automobiliste attentif peut entrevoir une cabane au toit bâché et une dizaine de caravanes.

Chemin de terre, Les chiens aboient grognent et approchent. Trois femmes sortent de la camping, retiennent les chiens. Celui que je cherche ?

« vous voyez la caravane avec les fenêtres ouvertes là bas ? C'est la sienne »

Deux hommes, venant du fond du terrain, approchent sur le chemin.

« Ah vous voulez savoir comment on vit quoi ! »

« Bah c'est toujours pareil, on ne peut rester nulle part.

Il désigne les entrepôts du port.

« J'ai travaillé là pendant trente ans comme docker. On déchargeait les fruits, les bananes. On était payé tous les vendredi soir. Et puis il n'y a plus eu de travail. Ça fait des années qu'on est là, sur ce terrain sans eau ni électricité. »

« Alors on se débrouille, on achète des pack d'eau au super marché. Pour l'électricité on se branche sur les batteries des camions. On doit bouger tout le temps, on ne nous donne pas d'autorisation. C'était mieux à l'époque des roulottes, des chevaux : Au moins on pouvait laisser les bêtes manger sur les bas côté puisque ça n'appartient à personne. A Dieppe, il y a un projet d'aire d'accueil mais on l'attend toujours. On aimerait bien avoir un terrain pour l'hiver avec eau et électricité. Mais visiblement même si certains en ont eue ce n'est par pour nous...»

Un fourgon Peugeot entre sur le terrain et passe devant nous.

« C'est lui que vous cherchez, c'est Minette »

« Il vient d'acheter ce camion »

« Avec celui-là, il est parti pour vingt ans ! »

« vingt ans ? Faut l'dire vite, moi j'ai dû changer tous les pignons de la boîte de vitesse, tout seul. Vous savez, on le prête aux enfants, ils conduisent nerveusement et la boîte casse »

Minette vient de se garer. Il parle et bien. « On est ici depuis quatre jours. Il y a une mission évangélique en ce moment, à Martin-Église, il y a déjà cent vingt caravanes là bas. Ça coûte quarante euros la semaine. Il y a l'eau et l'électricité. Mais il n'y a plus de place alors on est revenu ici. » Ici, ce n'est pas un terrain communal. C'est un terrain privé. « On est toléré. » « Les rapports avec la police ? » « Aucun mais elle passe tous les soirs pour relever les plaques. » Tolérés mais surveillés en somme. « Vous croyez qu'ils nous laisseraient nous installer en face le long des docks ? Non ! » On ne peut pas s'installer autre part Pas d'eau, pas d'électricité mais des rats, et des beaux ! Au fond, à l'ombre des bosquets, derrière les caravanes, des cages sont alignées. « On a acheté des chats pour les éloigner. Vous voyez les cages là bas, la journée, on les enferme et on les relâche le soir pour éviter que les rats montent dans les campings »

Il y a aujourd'hui neuf familles sur le terrain. Lui aussi insiste. « ça fait 40 ans que je suis là. Je me suis fait embaucher comme docker à 16 ans et demi puis le port a fermé alors on est devenus forains. Mais avec les taxes, on ne s'en sort pas. Mes parents, mes grands parents étaient déjà ici. A l'époque ils faisaient de la vannerie. » Deux, trois ou quatre générations à Dieppe ou dans les environs. Dieppois en somme et pourtant... Dire ça dans un micro ? Ça ne lui dit vraiment rien il est pourtant passé deux fois à la télé. « Les gens nous connaissent ici. » tout ça ne serait donc pas une question d'ignorance ?

« On doit bouger tout le temps, on a des autorisation mais de deux ou quatre jours. Parfois d'autres viennent sur le terrain et on est obligé de partir pour éviter les ennuis. » Il connaît les lieux accueillants ou plutôt refuges : le camp de transit, où il a vécu, le terrain près de la déchetterie aussi. « Il est infesté de rats. Toute la fumée de l'incinérateur retombait sur nous. Il y a eu un enfant mort de méningite et des cas de thyroïde. Y'en a qui sont venus de loin pour faire des prélèvements. Ils portaient des combinaisons. Ils nous ont dit qu'il fallait partir tout de suite. Il y a de tout là dessous ! »