Invention partagée d'un objet artistique, culturel, cartographique, enfin... un objet.

Nous faisons peu de choses en somme. Nous restons attentif au réel pour le recomposer et le re-présenter à ses acteurs. Rien ne nous importe moins que la mise en spectacle de la participation réputée citoyenne. Le travail, pour nous (c'est à dire les réalisations : films, affiches, objets) est le lieu de rencontre ; ce qui nous uni et dit « Nous ». Il semblait cependant utile de revenir (ne serait-ce que pour éclairer ces principes) sur la production d'un de ces objets. Manière aussi de revenir sur le rôle et la place centrale de Nito et Timothée dans le travail réalisé à Dieppe.

Depuis quelques semaines nous sommes voisins. Nito et Timothée vive depuis cinq ans en caravane sur le terrain à côté. Presque tous les jours ils passent nous voir en revenant fiers de leurs trésor exhumés de la déchetterie ou avant leur tournée avec leur charrette sonorisée accrochée au vélo.

Nous leur présentons des travaux plus anciens, des affiches réalisées avec des voyageurs. « hé Timothée t'as vu ? Il est bizarre le Gadgé » Nous leur donnons des appareils photos leur demandant de photographier leur quotidien. En moins d'une journée ils les ont remplis. Nous développons. Leur montrons. Commençons ensemble à les sous-titrer. « là c'est mon camping » « là mon chien, il chasse les rats »... Plus tard ils reviennent « les photos, faut pas les publier. Ma mère elle veut pas. Elle veut qu'on soit discrets. Elle n'a pas envie qu'on parle de nous » Et puis, lire, écrire, c'est pas leur truc.

Ils passent cependant, tous les jours. Nous poursuivons ensemble mais comme en privé la construction d'affiche à partir de leur photos. Visite quotidienne de voisinage. Leur sono à fond, avec un de leurs airs préféré sur cd « Mor tchavo on va chiner ». On parle charrette, vélo, mécanique. On envisage de diffuser autre chose que de la musique sur la charrette. On réalise une première esquisse de ce qui pourrait être le tatouage de Timothée : un niglo avec des gants de boxe qui ne remporte, auprès de l’intéressé, qu'un succès mitigé (mais comme rien ne se perd).

Parallèlement nous multiplions les rencontres, leur en parlons, leur montrons les images tournées. Ils commentent, interviennent, reconnaissent certaines familles à leur caravanes. A mesure, et en partie en raison du refus de leur mère de voir figurer leur « place », le projet de carte statique de la mobilité à Dieppe semble de plus en plus compromis voir injustifié. Nous décidons de nous concentrer sur la légende de la carte plus que sur le fond de plan. Rêvons tout haut d'un dispositif qui lirait le territoire ou le paysage comme une carte à l'Echelle :1. Nous revoyons nos voisins prenons conseil auprès d'eux pour réaliser un attelage vélo/carriole sonorisé capable de diffuser les différents entretiens, images et textes recueillis. le Nigloblaster est né.

Nous trouvons une charrette, commençons à la re-designer. Ils passent, en selle, circonspects. Passer autant de temps à peindre enduire poncer pour un truc qui marche si bien avec deux planches et un tendeur... décidément bizarres les Gadgés ! Ils font le tour, soulèvent le capot regardent les branchements. « c'est pas comme ça qu'il faut brancher ! Le fil rouge sur l'fil bleu et.... sinon t'as pas d’aigus ! » Nito soulève le dispositif. Nous l'emmenons à l'intérieur. Il se penche arrache la gaine des fils avec les dents, les torsade. Rebranche et pousse le volume à fond. « c'est mieux mais le haut-parleur est mort. Timothée ? Le gros dans ton camping, on pourrait pas leur passer ? » « on va trouver »

Le jour de l'exposition venu, le choc de la découverte de leur portrait en fresque passé, ils enfourchent à tour de rôle le vélo et tournent dans la salle. C'est le leur aussi.