Les palettes reposent en piles au milieu du bidonville. Une équipe dépointe celles qui sont hors norme. Le père de Ioan malgré ses blessures à peine cicatrisées à l'abdomen et au bras donne la main, pose sa hache sous le pied de biche pour faire levier, place les palettes pour rendre plus aisé le démontage. Ironie grinçante, par quelques mots et gestes il explique qu'en Roumanie il travaillait dans une usine de palettes. Celles qu'il dépointe ici pour aménager et assainir la précarité sont-elles de celles qu'il a monté là-bas ? à l'autre bout de l'Europe ? Auquel cas le voyage de ces pièces de bois semble bien plus léger que celui des hommes.

Le groupe électrogène posé, les outils sortis, Ioan et Christi s'activent. Nous confirmons ensemble l'emplacement du premier bloc sanitaire. Posons les premières palettes qui servirons de plancher. S'en suit une longue discussion autour du mode d'assemblage. Nous proposons de joindre les palettes à l'aide d'un système de mortaises et d’agrafes en fer à béton afin de rendre plus aisé le démontage en cas d'expulsion. Ils y croient visiblement peu et préfèreraient pointer l'ensemble comme il le font pour leur baraques. Les femmes du platz nous apportent régulièrement du café noir chaud ou froid. Nous tentons avec plus ou moins de douceur et de succès d'éloigner les enfants attirés par le matériel électro-portatif. On nous offre un canapé convertible pour agrémenter l'intérieur de notre logement provisoire et remplacer nos incommodes civières. Nous scions, perçons. Une langue commune nous manque pour échanger avec Ioan, Chriti et Madalin qui construisent avec nous alors nous dessinons. Le chantier c'est parler.

L'assemblage avance vite.

L'administration comme à son habitude a déjà depuis quelque temps amorcé la sélection des "bon Rroms" creusant un fossé entre les habitants du bidonville, les divisant. Même si pour beaucoup notre présence et surtout l'installation de sanitaire est souhaitée, d'autres regardent du coin de l’œil la présence de ces gadgés constructeurs jouant aux campeurs. D'autres encore préfèreraient voir des toilettes municipaux s'installer ; nous aussi.

Après une autre discussion l'emplacement du deuxième bloc est enfin choisi. Chriti et Ioan se consacrent à sa construction délaissant le premier. Le fossé administratif fonctionne et devient palpable. "si les autres veulent des toilettes, qu'ils participent au chantier!"

Des bénévoles nous ont rejoint et prêtent la main à l'installation des affiches sur le mur d'enceinte. Nous désirions les poser à l'extérieur comme une vitrine de la "normalité" d'ici, mais les pressions policières et les menaces font que personne ne veut se voir affiché au grand jour. Nous restons alors pour l'instant de ce côté du mur, frontière intérieure, provisoire et instable de ces Européens non autorisés à circuler librement ; nouvelle enclave dans ce Havre qui a vu le port quitter ses murs pour se réfugier derrière des grilles sensées protéger le commerce maritime de container, de possible infiltrations terroriste, à moins qu'il ne s'agisse d'une nouvelle frontière cantonnant les marins extra européens hors sol.

Ignorant l'expulsion imminente, la conjurant, nous continuons de croire au havre de nos murs et le construisons, collectivement.