Dernier jour du chantier. Ils arrivent à deux, entrent dans notre tente. Il veulent une table. Pourquoi ? Un recensement, un accompagnement, une mission de la préfecture. La table est sortie, montée, ils demandent une nappe, s'installent. Eux, ce sont un employé de l'association femmes et familles en difficulté (AFFD) et un interprète Roumain.

Ils s'installent.

Et soudain, semble se recomposer sous nos yeux l'image d'un bureau de campagne de l'état civile ou de la conscription installé par l'administration coloniale.

Les habitants du bidonville sont invités à se présenter à cette table muni de leur passeport. Là, sur un cahier d'écolier, il écrit ce que son traducteur traduit. Il pose des questions aussi : « il vient d'où ? Il est arrivé quand ? Qu'est-ce qu'il sait faire comme métier ? ». Il est méfiant (on ne la lui fait pas à lui) « Comment ça t'es arrivé il y a trois mois ? Alors que t'étais à Ris il y un an ?! » Il nous dit qu'il est ici pour mettre en place des parcours d'accompagnement, mais qu'il ne faut pas se voiler la face ; il y a des problèmes ici, des trafics d'enfants... Son petit travail continu.

Par hasard sans doute, une voiture de police se gare à l'entrée du terrain. Trois hommes en uniforme en descendent. A la légère différence d'âge et de tenue, on en déduit qu'un des trois est un gradé. Ils répondent au bonjour mais n'en adressent aucun. A leur approche, le traducteur roumain se lève, leur serre la main tout sourire et se fait un devoir de leur donner tous les détails concernant le nombre de famille et d'enfants (qu'il a du mal à évaluer). Le gradé trouve qu'il y a beaucoup plus de monde qu'il y a quinze jours. Nous pas.

Ils tournent un peu, regardent de loin, comptent, s'approchent de nos constructions, s'interrogent.

A la table, le petit travail de comptage en vue de la sélection se poursuit, glaçant. Le désemparement, la confiance et l'espoir des habitants est tel, qu'ils se présentent tous spontanément, passeport à la main.

Une phrase de Gatti tourne en tête et refuse d'être chassée. Une phrase qui fait pont entre ici, maintenant et l'Europe des années 40.