Il faut imaginer une scène de guerre, une « ville (ou un morceau de celle-ci) détruite par des hommes en uniforme ». Au milieu, deux frêles édifices de toile, de fils et de bois encore intactes.

On se plairait alors à croire à un miracle, à un filtre protecteur et mystérieux de légende grecs.

Non, juste l'insensé, encore.

Ces uniformes déjà venus compter les corps à évacuer, corps de femmes, corps de vieillards, d'hommes et d'enfants sont revenus au petit matin, comme il se doit, pour procéder. A la porte cependant ils rassurent « Echelle Inconnue, on connaît... On ne touche pas aux toilettes sèches... On ne touche pas à une œuvre d'art, ordre du préfet ! »

Ainsi, habitations, meubles de fortunes, poêles à bois fabriqués à grand renfort d'ingéniosité détruits, réduits en un fracas de planches, de bâches et de tôles que déjà d'autre pauvres viennent piller pour les revendre au ferrailleur d'à côté ; les corps ont été évacués, le reste suivra, mais les toilettes restent debout « ordre du préfet » qui, il est vrai, avait jeté son accord pour leur installation. Merci citoyen !

Le reste s'évacue donc à petites brassées tout comme les corps, pas très loin, jetés là, dans un square, où les familles perdues passerons leur deuxième nuit à la belle étoile. La préfecture joue au peintre de genre : scène pittoresque et toute XIXe du campement de bohémien. Car ici on détruit des quartiers auto-construits pour créer des campements, des vrais, sur un bout de trottoir.

Insensé !

Comme ces délégations ministérielles qui ne peuvent que soumettre ou proposer à des sous-préfets, véritables monarques en leur royaumes, des solutions sensées.

Insensé !

Comme ces propriétaires du terrain dévasté qui viendront demain nous accompagner pour que nous de soyons pas inquiétés par les ouvriers en charge de l'ultime déblaiement.

Il y a les "clients" de l'administration, de l'état, que l'on nous montre à longueur de colonnes et de JT fondant sur les bidonvilles pour en chasser l'envahisseur. Portrait robot médiatique du citoyen, vite démenti quand on s'y attarde ou que l'on prend la peine d'écouter ces chefs d'entreprise et leur employés sélectionnant le matériel de construction pour le bidonville et aidant à le charger dans le camion, cette voisine qui « prête » son électricité pour que l'on puisse organiser des projections, cette autre, qui le soir de l'expulsion nous invite à une visite guidée du quartier de l'Eure pour nous faire découvrir les lieux où les familles pourraient s'installer au cri riant de "il y a beaucoup d’opportunités ici!"

Mais voilà, l'insensé mariage du bulldozer et de l'uniforme célèbre les noces sur les gravas. Son bruit couvre le bon sens. Dormant à la belle étoile, les familles sortent des problématiques de logements pour entrer dans celles de la circulation et du code de la route. Les polices passent, demandent de bouger, circuler, évacuer, juste un peu loin, sur un espace qui ne soit pas de leur ressort « car vous savez, on ne fait pas ça de gaieté de cœur. Et on sait bien, il n'y a pas solution. Et puis si les autres passent, ce sera une autre histoire ! » Un peu plus loin donc, hors de la ville et ses pouvoirs de police, sur un autre espace institutionnel, « pourquoi pas le port ? Ou alors les marais ? » Le port autonome ou la réserve naturelle sauront bien s'en débrouiller.

Manière insensée de les remettre toujours en mouvement.