Cette phrase, que partageaient Kateb Yacine et Armand Gatti, et que nous tentons toujours de faire nôtre, est ressaisie de manière étonnante en haut de cette "colline aux tsiganes" de Moldavie.

La richesse semble ici feinte, en partie du moins. La boue des rues ou les épaves de limousines contredisent le faste visible des « palais ». À moins que la richesse ne soit pas investie dans ce qui nous semble habituel, normal et, qu'ici, une autre idée du luxe prévale. Une autre histoire et fonction de celle-ci semble prévaloir aussi.

Il y a, nous l'avons dit, dans cette salle sombre du palais de Sorocca, le thé, les tapisseries, le cognac et le Baron Cerari, roi des Rroms de Moldavie qui nous surplombe. Il y a nos questions mais surtout ses ou sa réponse, sans doute invariable, le message, l'histoire qu'il veut, à toute force peut-être, faire passer. Mythologie familiale, mythologie d'un peuple qui passerait, sans doute, pour hérétique, aux yeux du tsiganologue.

Le quartier n'est pas à l'image de la majorité des Rroms de Moldavie. Comment expliquez-vous la particularité de Sorroca ?

Alors Artur Cerari nous conte en certitude ce que tout guide touristique cite au conditionnel en parlant de la « colline aux tsiganes » : Cel Mare, manquant d'armes face aux Ottomans, aurait fait appel aux talents de forgeron des Rroms en échange de terres et de privilèges. Ainsi explique-t-il la richesse de sa famille qui traita avec le héros moldave.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là, ce pacte, qui fit selon lui naître l'aristocratie rrom de Moldavie, n'est qu'un des moments de ce peuple élu. Le baron veut créer ici, une université de tsiganologie ! Pourquoi ? « Parce que vous savez que les Rroms détiennent de nombreux secrets, en médecine par exemple.

Comment appelez-vous les Rroms chez vous ? Gitans ?Tsiganes ? Manouches ? Ça signifie juste « homme » en romani. Sinti ? Oui c'est une autre branche qui part de l'inde par un autre chemin c'est pourquoi la langue est différente. »

Alors comme des enfants face à un vieux sage nous écoutons le conte.

Cerari, d'une voix profonde et posée, empoigne les savoirs constitués par les Gadgés tsiganologues, ethnologues, linguistes, historiens ; les malmène un peu, les tord, les adapte, les syncope.

Jésus est un Rrom comme les autres.

« Saviez-vous que les maître de Jésus envieux et dégoûtés de ses talents l'envoyèrent au Shamballa ? C'est là où il parfit ses connaissances avant de repartir vers la Palestine. Là le peuple élu se scinda en deux, d'une part, ceux qui s'inventèrent une langue propre pour préserver leur secret : les Juifs et les autres qui continuèrent de parler romani et arrivèrent plus tard en Europe suivant différents chemins : les Sinti. Voilà pourquoi, Roms, Tsiganes, Juifs, Templiers, Maçons, gardent et connaissent de nombreux secrets, venant de leur connaissance du fabuleux trésor des terres palestiniennes.

D'ailleurs, pour vous, la famille c'est le père ou la mère ? La mère ? Alors vous êtes plus proches des juifs, chez nous, c'est le père. »

La voix est toujours posée et enveloppante.

On hésite à considérer l'argument comme une re-fabrication théorique ou un numéro de prestidigitation. Un tour de passe passe qui reprend l'origine indienne des peuples Rroms, élaborée par les linguistes, pour la faire coller avec le christianisme pratiqué ici par le truchement de la cité mythique de Shamballa. Cité recherchée autant par les groupes new age que par l'Allemagne nazi ou Poutine qui relance depuis peu des projets archéologiques. Tout cela finissant par réunir en origine commune les trois groupes dont le camp d'extermination cella le destin commun: Juifs, Tsiganes, Maçons exterminés non pour ce qu'ils font ou pensent mais pour ce qu'ils sont.

Comme la « montagne aux Rroms », cette fable, ce conte, épopée ou mythologie, a valeur de revendication. Elle s'appuie sur les savoirs gadgés pour les dégadgéïfier. Un peu comme la fête foraine s'emparant du cinéma, du jeux vidéo ou de l'ingénierie de pointe, comme un Reinhardt syncopant le jazz ou un accordéoniste dans le métro faisant hoqueter « les feuilles mortes ».

Évidemment on sort blême, voire même inquiet, de la démonstration salmigondique. Mais à la considérer non comme une science mais comme un artefact, un conte, mythe, on en entrevoit la possible portée. Le ressaisissement d'une histoire toujours écrite par l'autre (bienveillant ou pas). Le boniment, remettant au centre de l'histoire européenne les deux peuples pourchassés, comme une vengeance symbolique aux mauvais traitements.

Nous ne sommes pas « autres » dit en somme Cerari. Nous sommes votre centre, votre berceau !

Voilà peut-être alors pourquoi on leur en voudrait tant.

Le mythe donne un sens à l'insensé. Comme la fête foraine il « artificialise » et rend rationnel peurs et émotions en dispositif plus ou moins visibles, cachés ou ouvert. A moins qu'il ne nous tende un miroir déformant.