Jean a 43 ans, il vit dans cette rue depuis 16 ans.

« À l'époque, j'ai acheté ça une bouchée de pain, c'était une ruine quand je suis arrivé, mais avec tous les travaux que j'ai fais dedans, elle vaudrait 30 000euros maintenant. »

Il me croise dans la rue et m'invite à boire un café, comme ça, parce qu'il fait froid, qu'il vit seul et n'a pas tellement l'occasion de rencontrer de nouvelles personnes dans le quartier. A l'intérieur il a tout refait, de la plomberie de sa salle de bain aux fenêtres double-vitrages pour se protéger du bruit incessant des voitures qui s'engagent sur la bretelle rejoignant l'A13 et que le mur de béton dressé devant -pour les protéger autant que les mettre à l'abri des regards- ne suffit pas à atténuer. Il voudrait refaire sa façade, comme le font les gens qui vivent en face, d'ici cinq ans peut-être. Sa priorité était avant tout d'acheter sa voiture, pour pouvoir aller travailler avec ses frères, qui vivent dans la même rue, comme menuisier. Et pour aller à Darnétal, au pôle emploi, parce que depuis que les bureaux ont été déplacés, il ne peut plus s'y rendre en bus.

Il loue le terrain à son propriétaire, comme parcelle-potager, 500€ par an. Sa maison en revanche, elle est à lui, il l'a acheté à celui qui l'avait construite et y vivait avant. Il n'est ni réellement locataire puisqu'il ne peut légalement vivre sur son terrain et ni réellement propriétaire puisque cet habitat n'a pas le droit d'exister.

« On a essayé plusieurs fois, on a fait des pétitions, on est allé les voir pour avoir au moins une belle route, un peu de bitume, mais ils ne veulent pas, et le propriétaire s'y oppose aussi »

En cette absence de statut - et donc d'une quelconque reconnaissance - et malgré leurs requêtes, malgré l'existence de ce quartier depuis plus de 60 ans, aucuns travaux de raccordement au réseau n'ont été effectués, hormis l'électricité. Jean aimerait voir une route passer devant chez lui, quelques candélabres, un raccordement au tout à l'égout, au moins pour l'évacuation des eaux de pluie.

« Mais c'est un quartier très tranquille ici, on y vit bien »

Il connaît tout le monde, ses deux frères qui vivent dans les deux maisons précédant la sienne, il me parle du voisin d'en face et de ses 6 enfants. Depuis qu'il est là, personne n'est parti, personne n'est arrivé, du coup, un certain esprit de « communauté » s'est installé. Lui est sicilien, né en France, il me confirmera qu'encore aujourd'hui, beaucoup des habitants sont d'origine portugaise, arrivés au milieu du siècle dernier à l'époque où la main d’œuvre étrangère était encore bienvenue dans les villes industrielles. Les enfants récupèrent la maison des parents ou en achètent une dans la rue, à un voisin.

« si ils partent, ils doivent abandonner leur maison, et ça, personne ne le souhaite... Le propriétaire a donné un peu d'argent aux gens qui ont abandonné la maison au bout de la rue, mais vraiment rien »

Être propriétaire de cette maison, l'avoir bâti et y avoir vécu ne signifie donc vraiment rien de plus. Si la reconnaissance passe aujourd'hui par ce que l'on possède et sa valeur, eux n'en on pas. Et cette maison d'ailleurs, n'a d'existence que pour celui qui l'habite...
Il existe finalement peu de termes pour définir le mode d'habiter de chacun, pour leur donner un « statut d'occupant », le leur d'ailleurs n'est défini qu'à la négative : sans droit ni titre.

« Ce sont des maisons qui se sont construites comme ça. C'était des jardins et petit à petit ils ont construits des baraques, et aujourd'hui des maisons. Enfin, ... ce sont des gens sans droit ni titre »

« Sans droit ni titre », au regard seulement de la notion de propriété privée. Car quand est-il du droit de vivre, de profiter de ce que l'on a bâti, d'avoir un toit sur la tête, et même du luxe d'avoir un petit-jardin, un espace pour une cabane, un atelier, un garage ? Quand est-il de ce droit humain d'être pris en considération dans la commune dans laquelle on vit depuis 60ans. Quand est-il du droit à habiter ?

Si l'on se penche un instant sur les documents d'urbanisme de la ville, le PLU fait état de ce quartier comme « d'une sorte de lotissement défectueux », présentant des défauts, manquant des qualités requises, à tel point qu'on est pas sûr de pouvoir affirmer qu'il s'agit d'habitat. En bref, la solution proposée par les urbanistes en charge du dossier, devant apporter une solution à l'état « plus ou moins précaire » de ce quartier est simple et si récurrente qu'elle surprend à peine : expulser les locataires/propriétaires « sans droit ni titre », donc sans difficultés ni scrupules, faire place nette et faire intervenir un aménageur - aujourd'hui seul maître habilité dans l'art de faire de la ville. Ce dernier pourra alors construire et vendre en lieu et place de ce qui était un quartier d'habitation, un autre quartier d'habitation, le bon cette fois, beau, homogène et qui pourra accueillir le jeune couple de cadre embauché dans une des entreprises du technopôle du Madrillet. Puisque finalement, pour poursuivre son rêve de Sillicon Valley normand, la ville doit se donner les moyens de loger ses ingénieurs.

Quelques mètres plus loin, à quelques quartiers pavillonnaires aux noms de fleurs, de champignons et de grands savants, une autre rue – prolongée - à laquelle on n'a pas jugé utile de donner un nom , d'autres parcelle-potagers transformées spontanément en lieux de vie au fil du temps et des besoins. Des caravanes, des camionnettes et des camping cars aussi, au bout de cette rue, sur un carré bitumé qui fait office d'aire d'accueil puisque la ville n'en dispose pas.
Si le PLU est cette fois moins bavard sur le devenir de ces habitations, on imagine tout de même mal que l'avenir de cette zone « destinée à constituer le principal territoire de développement urbain de la commune à moyen et long termes » - intègre l'actuel destination des terrains.

Pour finir l'état des lieux d'une ville qui veut faire place nette de son passé industriel, pour laisser place à ses nouveaux rêves de high-tech, on passera à côté des vestiges de ce qui étaient autrefois la cité Maurice Blot, une courée ouvrière qui aujourd'hui n'est plus qu'une cité fantôme, en dehors des 5 ou 6 habitants-propriétaires qui continuent de l'habiter. Fantôme parce que la société immobilière possédant la grande majorité du quartier ne réhabilite pas les maisonnettes, ne cherche pas à les relouer. Leur peur du squat conditionne cet état de délabrement, elles n'ont plus ni porte ni fenêtre. Malgré ses promesses, voila trente ans - depuis que les derniers ouvriers sont partis à la retraite et ont quitté les lieux - que ces maisons sont vides, que les quelques habitants n'ont pas de voisins et regardent leur quartier partir à la dérive, au large d'une ville qui autrefois était la leur.


Si le PLU a été créé pour permettre, entre autre, aux villes de répondre par un urbanisme contrôlé aux « besoins émanant des situations locales » et donc prenant en considération ces dernières, à quelle chapitre des 129 pages de réglementation urbaine de cette ville voit-on apparaître cette prise en considération de l'existant, aussi spontané, précaire et informel soit-il, autre part que dans la perspective d'en faire table rase ? L'enjeu n'est-il pas alors de chercher l'articulation de ces espaces qui ont déjà une vie, avec le reste de la ville plutôt que de vouloir à tout prix leur en donner une nouvelle pour répondre à un besoin insatiable en logements neufs, en rues fraîchement bitumées, et en statistiques à la grâce de la baisse du chômage et de la hausse du niveau de vie dans les quartiers « les plus défavorisés » ? La spontanéité n'est elle pas, finalement, un moyen de faire de la ville ?