Pour les habitants, 9 familles, l'histoire a commencé depuis peu, il y a quelques mois, quand ouvrant leur boîte aux lettres un matin, ils trouvent l'enveloppe estampillée "mairie" qui les attendait là. Expulsés. Pas de recours, pas de compromis.

Pour la Mairie, l'histoire a commencé bien plus tôt, quand dans la tête des faiseurs de ville, ce quartier fut désigné comme "principal territoire de développement urbain de la commune". Le quartier Claudine Guérin: 3000 logements, essentiellement pavillonnaires, venant ronger le sol jusqu'à l'orée de la forêt, tandis que de l'autre côté, le technopôle du Madrillet se rapproche à grand pas.

Dès ce moment, le quartier fut pour eux condamné. Dans les différentes communications municipales, pas une trace de ce qui est aujourd'hui. Le terrain est considéré comme vierge, dénué de toutes formes d'urbanisation; libre de faire ce qu'on y veut en somme.
La machine se met alors en marche. Une première lettre il y a quelques mois. Une seconde la semaine dernière. On leur demande gentiment de partir, de quitter les lieux avant le mois de mai. Bien sur, aucune solution ne leur est proposée, pas de place dans le parc public, pas de terrain en échange, pas de reconnaissance d'une valeur pour la maison dont ils sont propriétaires, pour laquelle ils payent des impôts, mais pour laquelle on ne juge pas utile d'amener les réseaux d'eau et d'électricité.



" Tiens regardez, elle passe là! C'est moi, avec ma pioche qui ai relié ma maison au réseau, parce que quand ils sont venus, ils ont mis une borne là bas et c'est tout, c'est nous qui avons dut la faire venir là".

Pour l'électricité, c'est la même chose, sa fille n'en a toujours pas, alors elle s'arrange avec le voisin.
Il est là depuis 15 ans, avant, il habitait rue de Paris, près du centre ville, mais sa demi retraite lui a seulement permis d'acheter sa petite maison avec les économies qu'il avait, sur une parcelle potager en location. Puis petit à petit il l'a transformé, modulé, pour en faire la sienne. Et aujourd'hui il doit partir. Mais ça ne le dérange pas, il partira, si seulement on lui donne quelque chose en échange. Un endroit où aller, un conseil, une visite du maire ou d'un adjoint, une quelconque attention de la part de l'institution qui le somme de partir.

"Et pourtant je paye du foncier moi! 700€ cette année, ma fille 720 et eux là, 1000! Parce qu'ils ont refait leur maison, ils l'ont agrandi."

Alors il ne comprend pas pourquoi une chose comme ça lui arrive. Quand la Mairie a racheté les terrains à leur propriétaire il y a quelques années, ils n'avaient pas été inquiété. Et aujourd'hui, hormis ces lettres, personne ne leur a encore donné aucunes raisons, aucuns motifs qui justifieraient un acte si radical.

C'est pas comme ça qu'on fait de la ville... mais pourtant, c'est comme cela, aussi, que de la ville se fait. C'est dans ce "comme cela" que se fonde et se résume peut-être la question que ces espaces nous posent. Question impossible à appréhender avec les outils traditionnels du planificateur qui, ne s'y trompant pas, leur préfère le plus souvent la pelleteuse.

En parallèle de ce premier épisode d'entrée en guerre de la ville contre elle-même, quelques évènement (?coïncidences) suscitent l'interrogation. Pour commencer, après une MOUS de 6 ans, les voyageurs vivant sur un terrain illicite prêté par la mairie de la rue de Couronne Prolongée sont finalement logés dans un "village de sédentarisation". A partir de la fin du mois, les habitants seront invités à quitter la rue de Couronne pour rejoindre ces petits chalets mitoyens construits à côté de la cité Maurice Blot, entre déchetterie, voie rapide et zone industrielle. La première phase de nettoyage sera alors terminée. Les voyageurs vivront "enfin" comme des "gens normaux" dans leur petit pavillon. Car c'est par cette forme d'habitat que passe l'intégration semble-t-il.

Une interrogation subsiste : quel est le lien entre la cité Maurice Blot, ancienne courée aujourd'hui à l'abandon, et la rue de Couronne Prolongée, quartier auto-construit sur un terrain en friche ? Ce sont tous les deux des délaissés urbains. Ils sont tous les deux en bordure de ville. Ils sont tous les deux volontairement coupés du reste de la ville par un certain nombre de stratégies urbaines? Et quand bien même leur caractéristiques urbaines entrent en résonance, cela en fait-il une raison suffisante pour qu'ils soient prédestinés à accueillir des voyageurs, des exclus, des précaires? Ils nous semblent que d'autres logiques nous échappent encore ici.

Deuxième -absolument pas- coïncidence est dans la surprise de découvrir que l'aire d'accueil illicite -aujourd'hui en cours de nettoyage- de la rue de Couronne prolongée se trouve dans la même zone (sur le plan de zonage) que la rue des Coquelicots, ayant accueilli jusqu'à il y a quelques jours des voyageurs sur le terrain d'un ancien entrepôt de la SNCF, également racheté par la Mairie. Cette fois l'urbanisme et la typologie des espaces ne suffisent à établir une analogie entre ces deux lieux : un terrain en friche en périphérie, et un entrepôt en pleine zone pavillonnaire au nord du centre ville. Pourtant la municipalité elle, semble y voir un lien et formule pour les deux, des perspectives de développement analogue. Un même traitement accordé à deux espaces pourtant totalement différents urbanistiquement parlant, dont le seul lien pour le moment est d'avoir été l'espace de développement d'un mode d'habitat (non planifié ?) informel, à moins qu'il ne s'agisse d'avoir été le refuge d'une population institutionnellement ségrégée et stigmatisée les "GensDuVoyage".

Ce lien entre ville formelle et développement informel semble réellement exister à plusieurs niveaux, reste à découvrir lesquels.
La ville informelle ou non planifiée n'est pas une abstraction, une germination fongique ou un vide comme le laissent entendre les cartes sur lesquelles elle n'est pas représentée. Le politique le sait et, en notre nom, entretient une série de rapports avec elle, la tolérant, la taxant, l'invitant parfois à voter pour finalement, le plus souvent y mettre un terme et l'éradiquer. Rompre le lien donc, le rapport, plutôt que de s'en servir comme d'un potentiel catalyseur du développement urbain.

Rien de bien étonnant à tout ça, quand dès les bancs de l'école d'architecture où se forment les faiseurs de ville de demain, la posture qu'on invite à prendre face à ces délaissés urbains est celle d'une cécité volontaire face à ce qui est, parce que, -je cite- "ce n'est pas comme ça qu'on fait de la ville". Pas d'alignements, pas d'homogénéité, pas de respect des matériaux de construction préconisés ou de la couleur des clôtures imposées par la nouvelle bible de l'architecte : le PLU en vigueur. On ne peut alors envisager l'intégration et l'articulation de ce qui est à ce qui sera, puisque ce qui est n'est pas "conforme" à l'image que l'on veut donner de ce futur quartier. Pire, ce qui est n'est pas sur la carte, sur le plan puisque précisément non planifié.
Voilà sans doute pourquoi l'architecte n'y met pas les pieds... et pourquoi l'autre ville, l'autre France ou l'autre monde ne croise jamais son chemin.
Une affaire à suivre donc, dont les épisodes successifs démontreront sans doute la violence et l'acharnement dont font preuve les municipalités pour résorber ce qu'elles n'ont pas créé de toutes pièces.