Ils nous accueillent dans une des deux chambres d'hôtel - une pour eux, une pour leurs trois enfants - mises à leur disposition par le CHRS la Passerelle et l'association OMN (Oeuvre Normande des Femmes) dans un hôtel « lowcost » à l'entrée de la ville , pendant que leurs enfants de 8, 10 et 12 ans sont à l'école. Ils sont arrivés là le 18 novembre 2013, depuis, ils cherchent par tous les moyens à trouver un logement et un travail, afin de pouvoir commencer à vivre. Avant ça, ils ont vécu successivement à la rue, dans un abri près de la gare, puis trois nuits à l'hôtel, de nouveau à la gare, quelques mois hébergés à titre gratuit chez quelqu'un, dans un camping et enfin de nouveau à la gare jusqu'à ce que des voyageurs les orientent vers La Passerelle. Celle-ci leur proposera cette solution d'habitat à l'hôtel pour quelques semaines, jusqu'au 31 mars, date à laquelle plus rien n'oblige ni l’État, ni la collectivité à porter une quelconque attention à cette famille et à toutes celles dans des situations similaires. Les conditions météorologiques n'étant plus considérées comme un danger pour eux, ils peuvent retourner à la rue, accompagnés de leurs trois enfants sans que l'on en soit inquiété.

Pourtant, eux s'inquiètent. Après avoir approché l'espoir d'une amélioration de leur situation, quand l'association leur a dit qu'elle ferait tout pour leur trouver un logement, ils découvrent que ce « tout » n’est en fait qu'un « presque rien » et que, faute de place dans le parc public (environ 5200 logements sociaux à Dieppe), ils devront se débrouiller tout seul pour trouver à se loger.

Se posent alors un certain nombre de questions : Comment trouver un appartement à louer dans le parc privé quand on n'a pas d'autres revenus que les 250 € d'aides sociales allouées pour leurs enfants et les 450 € que l'on peut espérer de la Caf une fois le logement trouvé ? Comment prendre contact avec des propriétaires quand on ne parle pas français ? Comment avoir accès aux offres de logements dans une société éminemment connectée quand on n'a pas accès quotidiennement à internet ? Que faire quand l'institution vous abandonne au retour des beaux jours ? Et la plus grande question qu'ils se posent : comment parvenir à scolariser leurs enfants au moins une année complète dans le même établissement quand la collectivité les pousse à une mobilité forcée ?

L'association (petite main des élus), finalement, leur propose une solution : « Partez au Havre ! ». Il semble désormais de coutume pour les collectivités de se renvoyer la balle. Ana, Édouard et leurs trois enfants ne voient pas dans un déménagement au Havre, une solution à leurs problèmes. Ils veulent vivre ici et leurs enfants y sont scolarisés – raison pour laquelle ils sont venus en France – et y ont leurs copains. Partir, c'est recommencer à zéro. Et, nous l'avons vu, le Havre ne constitue en rien un eldorado pour les Rroms. En revanche, on comprend bien pourquoi ce serait une solution pour Dieppe.

Il y a ce besoin pour les villes, issu sans doute de cette peur viscérale de la précarité, d'éloigner toujours plus loin, la pauvreté. Aujourd'hui, la stratégie urbaine (dispositifs anti SDF, augmentation du prix des logements, délégation des parcs publics au Privé, expansion urbaine qui vient grignoter les derniers hectares d'espaces neutres où peuvent venir s'inventer de nouvelles situations), est de repousser toujours plus loin « le problème ». Plus il est loin, moins il est visible, plus il est profitable à la mairie. Nous en avons eu l'exemple au mois de juillet 2013, quand, sommant les cinq familles rroms, expulsées du bidonville du Platz, de quitter la plate-bande de pelouse sur laquelle ils s'étaient installés, la police nationale leur avait conseillé « un endroit à l'abri des regards où on ne viendrai plus les embêter, le port autonome peut-être ». C'est sans doute pour ces raisons qu'à l'analyse des cartes réalisées dans le cadre du schéma départemental d'accueil des gens du voyage de Seine-Maritime, on trouve une concentration importante de « présences constatées de gens du voyage » à mi-chemin entre Rouen, Le Havre et Dieppe. 3 forces concentriques qui repoussent les pauvres. C'est le plus loin d'une ville, mais le moins près d'une autre, que les pressions policières et politiques sont les moins fortes.

Mais pour Édouard et Ana en tout cas, la situation n'évolue pas. Après des mois à survivre tant bien que mal, qui sait quand ils pourront obtenir ce qui leur est pourtant dû : un toit sur la tête et le droit de vivre plutôt que de survivre.