Des buttes de terre et de déchets jonchent désormais la moitié de l'aire. Sur l'autre moitié, certains habitants attendent d'entrer à leur tour dans leur logement de cet autre village de stabilisation construit à Oissel. Pour les autres, qui ont refusé cette « mise en conformité » de leur mode de vie, c'est l'attente d'être expulsé et de repartir sur les routes dans l'espoir, toujours, de trouver un terrain où vivre sans trop d'ennuis. D'ici peu, le quartier sera débarrassé de ces « parasites » qui venaient en ternir l'image et constituaient un frein au développement urbain, envisagé par la mairie. Imaginer la cohabitation de caravanes, camions, camping-cars et maisons pavillonnaires n'était évidemment pas envisageable par celle qui se demande encore, qui voudrait venir vivre au plus près de ces gens qu'elle considère aux « moeurs douteuses » ! Cependant, une fois les voyageurs partis, reste encore la question des habitants vivant ici, dans des logements autoconstruits et que nous avons rencontrés.

« Ils disent qu'ils sont propriétaires, mais propriétaires de quoi ? Ils ont acheté les matériaux de leur maison, c'est tout. Leur propriété, c'est du vent », nous dit-on le lundi 31 mars à 9h30 dans les locaux du service urbanisme de la ville.

Sur le bureau de l'urbaniste en charge du dossier « Couronne », se trouve une pochette en carton. Au marqueur bleu sur cette pochette vieux rose, deux mots « Couronne » et « expropriation ». La couleur est annoncée. Assises face à elle et en bonnes architectes, nous commençons à l'interroger sur les devenirs du quartier. À grand renfort de PLU, de PADD et de phrases pré-écrites pleines de termes flous, apanages de l'urbaniste comme du politicien, elle nous explique par A+B, pourquoi ce quartier est extrêmement intéressant pour la ville, numériquement parlant bien sûr ; nombre de logements, d'habitants, valeur économique des sols, nombre d'hectares urbanisables. En quelques chiffres, voici les grands principes de ce futur quartier Claudine Guérin : 2400 logements sur 84 hectares (soit environ 28 logements à l'hectare), un parc sportif de 10 hectares, quelques équipements et le rêve de venir créer une « nouvelle centralité » entre la ville haute et la ville basse. Pour ce faire : expropriation de l'ensemble des habitants du secteur (en habitat autoconstruit ou non, en situation régulière ou non) - la sédimentation n'est évidemment pas un principe retenu - suppression des terrains vagues devenus peu à peu prairies, espaces d'élevage pour moutons, chevaux, chèvres, potagers et jardins et destruction d'une partie de la forêt où quelques semaines après cette visite à « l'usine à ville », nous découvrons des zones d'autonomie temporaires et une « feraillerie » dissimulée dans les fourrés. Destruction donc, de tout ce qui fait l'urbanité d'un quartier, de tout espoir et espace de spontanéité.

Bien sûr, l'urbaniste ne fera pas cas de cette violence jusqu'à ce que, faussement naïves, nous ne pointions du doigt ces quelques maisons à demi représentées sur le cadastre en demandant « et ici ? ». Plusieurs aller-retours, digressions pour essayer de noyer le poisson seront nécessaires avant que la phrase ne soit lâchée : « Ah là, ce sont des habitants sans droit ni titre vous savez, ils vont partir ». « - Pour aller où? » « - Oh, on leur proposera quelque chose, ailleurs ».

AILLEURS. Bien sûr. Parce qu'un quartier comme celui projeté ne projette évidemment pas l'intégration de populations précaires, migrantes.




« Il y a d'autres petits problèmes, avec ces maisons là, plus haut (à quelques mètres au nord de la rue de Couronne, d'autres petits pavillons construits en « diffus » il y a plusieurs années), mais ça va se résoudre. La personne qui y habite est âgée donc bon, c'est un problème qui va se résoudre tout seul ». Exproprier les plus précaires et attendre que les plus vieux ne meurent est une stratégie qu'en six ans à l'école des « faiseurs de ville » on ne m'avait pas encore enseignée.

La mort, c'est enfin peut-être ce qui attend Antonio, une fois que l'expropriation sera effective et qu'il se retrouvera dans un studio, du côté du Chateau Blanc sans doute, puisque c'est le secteur qu'on a bien voulu concéder aux pauvres. À 76 ans, son histoire est plus qu'épique. Il nous la raconte en nous faisant visiter ce qui fait sa fierté, sa maison qu'il a achetée à celui qui l'avait construite et qui à l'époque n'était qu'un cabanon avec un toit de tôle et son potager, immense, bien trop grand pour lui seul et qu'il cultive donc pour en faire profiter tout le quartier.
« Là, il y a des haricots, du chou, des petits pois, des salades. La vigne est ici, l'année dernière on a fait des dizaines de litres de vin avec, et puis le cerisier là-bas, 30 litres de cerises ! Alors, j'en donne, il y en a trop pour moi »




Il nous fait faire le tour du propriétaire, fier de nous montrer l'abri qu'il a fabriqué pour stocker son bois pour l'hiver et qui alimente un petit poêle dans son salon, la chambre qu'il a construite à l'extérieur de la maison pour sa fille quand elle était adolescente, avec salle de bain et toilettes privatives, sa buanderie, son garage, sa véranda et sa pergola, sa maison avec trois petites chambres qu'il a entièrement isolée et dont il a refait toute la toiture... Tout est fait de ses mains. Alors, quand il nous dit le regard perdu « c'est triste, j'ai passé mon temps, mon argent, mon énergie à construire, ce qui finalement sera détruit », on ne peut que s'interroger sur la possibilité de faire autrement, en associant à ce qui sera, ce qui est déjà, et sur comment la vie d'Antonio et des autres ne se résumera pas seulement à un tas de gravats.

Né au Portugal, à 19 ans il vient en France pour travailler dans le bâtiment. Rapidement, c'est en Belgique qu'il migre, à Bruxelles où il devient artisan maçon. Il y rencontre sa femme, colombienne, qui lui donnera deux enfants, une fille, puis un garçon. Quand le plus jeune à un mois, elle part retrouver sa Colombie natale, en emportant toutes les économies d'Antonio (il nous raconte ce détail avec un petit sourire en coin, expliquant qu'il cachait toutes ses économies dans un mur creux de sa maison, c'était « sa banque »). Alors que ces enfants sont élevés par sa famille au Portugal, il travaille pour ré-économiser et les faire revenir en France où il imagine un avenir radieux. Après une dizaine d'années en Belgique, il récupère ses enfants, vend sa maison au Portugal et vient s'installer à St Étienne du Rouvray, après avoir vécu quelques années rue de Paris. Il achète avec ses économies, trois petites maisons dans la rue de Couronne Prolongée ; une pour lui et deux, en prévision, pour ses enfants.
À son arrivée, il a quelques problèmes ; on refuse de scolariser ses enfants faute d'attestation de résidence, on refuse de lui donner une attestation de résidence faute d'autres documents, on refuse de lui donner cet autre document, faute de... lui même ne sait pas. Un poisson qui se mord la queue en somme. Dans une valise, qu'il conserve toujours dans son garage et qu'il nous montre, sont encore présents les divers documents qu'il a présentés de nombreuses fois à la mairie. Finalement, un fonctionnaire visiblement plus lucide que les autres, l'a accompagné dans ses démarches, considérant qu'être étranger et s'en débrouiller de l'administration française n'est pas chose facile. C'est avec le sourire qu'il en parle, puisqu'en vingt années vécues ici, il n'a pas eu d'autres soucis avec l'administration française.

Jusqu'à aujourd'hui.

Il y a quelques mois, il reçoit le premier courrier de la mairie. Ne le comprenant pas bien, il le jette à la poubelle. À réception du second courrier, il commence à s'inquiéter. Il comprend qu'il va devoir partir, mais ne sait ni où, ni quand, ni pourquoi, ni pour aller où. Auncune explication n'y est indiquée. Dans le petit salon-salle à manger de sa maison, il nous montre le troisième et dernier courrier qu'il a reçu, de l'association en charge de - je cite - « comprendre les besoins des habitants afin de leur trouver une solution qui répondra au mieux à leurs attentes ». Ce courrier le convie à un rendez-vous à la mairie où les habitants pourront exposer leurs besoins en terme de relogement. Ne pouvant s'y rendre, il appelle la mairie pour solliciter un autre rendez-vous. La réponse est claire : « de toute façon, ce rendez-vous n'est qu'une formalité, pour être conforme à la loi qui impose désormais la concertation des habitants ». Quelques soient ses attentes, il lui sera proposé un studio.

« Que vais-je faire de mes meubles, il n'y aura jamais la place. Il me faut un jardin, juste un bout de jardin... Il faut qu'il me donne un petit bout de terrain parce que sans... Qu'est ce que je vais faire moi sans rien ? »

Peu importe, en tout cas, pour la chargée d'urbanisme qui s'interroge sur la raison pour laquelle nous faisons cas de ses petites maisons autoconstruites, hétérogènes, qui dénotent dans le paysage aseptisé, constitué d'une succession de toiture à double pente, balançoires, clôtures, petites haies et berlines dans l'allée du garage. Pour elle, il n'y a rien à faire, son cerveau est réglé sur la fonction « cécité », elle ne voit vraiment pas ce qu'on pourrait faire de ça. Et plus on l'interroge, plus elle s'éloigne de la question, semblant elle-même ne pas savoir pourquoi on ne peut pas garder ces petites maisons. Sachant seulement qu'on ne le peut pas.

« C'est vrai que c'est drôle parce que ces gens, ils ont un mode de vie rural. Mais ici, on est en ville. »





Retour alors de l'éternel conflit entre ville et campagne, entre urbanité et ruralité, entre supermarché et autosubsistance. À l'heure où les projets d'écoquartier se développent de partout, où chaque ville est fière d'arborer un « écopaturage », une « ferme pédagogique », des ruches, des potagers dans les écoles, des AMAP, des « marchés de producteurs locaux », pourquoi n'est pas pris en compte, ce qui, sans label, existe pourtant. Pourquoi ces beaux projets inventés et montés de toutes pièces ne trouveraient-ils pas leurs racines dans ce qui est déjà là ?

Jouons un instant le jeu des projets d'urbanisme et le la conformité au PLU. Le projet prévoit en lieu et place des espaces d'élevage un espace vert, pourquoi ne pas les conserver ? Le projet prévoit la création de nouvelles voiries pour irriguer le quartier, pourquoi celles-ci ne se positionneraient-elles pas sur celles créées par les habitants ? L'urbaniste clame haut et fort les valeurs de « développement durable », dont pour l'heure, nous ne voyons jamais véritablement la matérialisation. L'autoconstruction et le circuit-court utilisé par les habitants entrent dans cette appellation. Dans des quartiers tels que celui de Couronne Prolongée, tout est réuni pour permettre l'innovation en terme d'urbanisme, l'intégration intelligente des populations précaires, l'expérimentation en terme d'autosubsistance, le respect de l'environnement, en somme le dit « développement durable »

Pour l'heure, il semblerait que ces termes ; environnement, développement durable, espace naturel, mixité sociale, « vivre ensemble », entendus dans le bureau de la chargée d'urbanisme de la ville ne resteront que des mots, permettant semble-t-il d'expliquer aux stéphanais l'augmentation de leurs impôts, et aux étudiantes un peu trop curieuses les raisons d'une telle violence.

Et à Antonio et tous les autres d'attendre patiemment le cliquetis des bulldozers.