Est-ce aveu que de vous dire pour la troisième fois (1) (2) pourquoi ce titre patronne notre travail documentaire de recherche et création ?

Encore une fois, c'est une intuition que ce travail interroge ou vérifie : comme le rapport secret ou l'histoire clandestine qui uniraient l'épopée de l'armée insurrectionnelle ukrainienne et les formes mobiles et actuelles de la villes et leurs habitants.

A mesure les liens se tissent et se réaffirment car il ne s'agit rien de moins ici que de réécrire l'histoire, reconstruire pierre à pierre le monument détruit et sans doute horizontal à nos paternités souhaitables.

Alors une pierre encore...

… décrochée du passage de « la Révolution Inconnue » que son auteur, Voline, qui fut ministre de l'éducation de la partie Ukrainienne sous contrôle de la Makhnovtchina (hé oui ministre ! L'anarchie s'acharne à ne pas correspondre à l'image qu'on en donne) consacre à la Makhnovtchina.

«  irrité par la résurrection et la résistance opiniâtre des Makhnovistes – résistance qui gênait et retardait fâcheusement son avance – Dénikine faisait la guerre non seulement à l’armée de Makhno comme telle, mais à toute la population paysanne : en plus des brimades et des violences habituelles les villages qu’il parvenait à occuper étaient mis à feu et à sang ; la plupart des habitations paysannes étaient pillées, et ensuite détruites. des centaines de paysans furent fusillés. Les femmes furent malmenées, et quant aux femmes juives, assez nombreuses dans les villages ukrainiens, presque toutes – notamment à Goulaï-polé – furent violées.

Ce genre de « guerre » obligeait les habitants des villages menacés par l’approche des dénikiniens à abandonner leurs foyers et à « prendre le large ». Finalement, l’armée makhnoviste fut rejointe et suivie dans sa retraite par des milliers de familles paysannes qui fuyaient leurs villages, emmenant avec eux leur bétail et leurs hardes.

Ce fut une véritable migration des paysans. Une masse énorme d’hommes, de femmes et d’enfants, entourant et suivant l’armée dans sa lente retraite vers l’ouest, s’étendit peu à peu sur des centaines de kilomètres.

Arrivé à l’armée de Makhno au début de sa fabuleuse retraite, je pus voir ce pittoresque « royaume sur roues », comme on le baptisa plus tard. Je le suivis dans son fantastique mouvement. L’été de l’année 1919 fut d’une sécheresse exceptionnelle en Ukraine. par les routes poussiéreuses et par les champs avoisinants, cette mer humaine se mouvait lentement, pêle-mêle avec du bétail (des milliers de bœufs, notamment), avec des voitures de toutes sortes, avec les services de ravitaillement, de l’intendance et de santé. En somme, toute cette masse formait le train des équipages de l’armée.

L’armée proprement dite ne se mêlait pas à ce royaume mouvant. elle tenait strictement la route, sauf les unités qui partaient au combat pour couvrir et protéger le gros des forces ; la cavalerie, notamment, restait presque constamment au loin, à se battre. l’infanterie, quand il n’y avait pas combat, ouvrait la marche de l’armée. Elle se déplaçait sur des « tatchanki ». Chaque « tatchanka », attelée de deux chevaux, portait le cocher, assis sur le siège de devant, et deux combattants à l’arrière. dans certaines sections, une mitrailleuse était installée sur le siège entre ceux-ci. L’artillerie fermait la marche.

Un grand drapeau noir flottait sur la première voiture. « la liberté ou la Mort », « la terre aux paysans, les usines aux ouvriers », lisait-on sur les deux cotés du drapeau. Ces formules étaient brodées en lettres d’argent. En dépit des circonstances, des dangers et des combats presque quotidiens, tout ce peuple était plein d’entrain et de courage. Chacun avait sa part dans les divers services de l’armée. Chacun prenait à cœur le sort de tous, et tous avaient soin de chacun. de temps à autre, des chants populaires ou révolutionnaires retentissaient ça et là, repris aussitôt par des milliers de voix.

Arrivée dans un village, toute cette masse y campait jusqu’au moment où l’ordre venait de reprendre la route. Alors, sans tarder, tout se remettait en marche, toujours vers l’ouest, toujours aux échos des combats qui se livraient autour de ce « royaume roulant ». »

Et vous, peuple mobile, qui fuyez-vous ?