T2. Porte 6 Bonnet rasta, lunettes de soleil et T-shirt estampillé, il sort de son chariot à bagage une couverture qu'il étale soigneusement sur le trottoir, y dispose religieusement deux gerbes de plantes séchées, un paquet de cigarettes, un minuscule bol en plastique transparent. Il se relève, marche vers moi, me demande une cigarette, remercie chaleureusement et retourne à l'autel qu'il vient de dresser. Puis, il verse quelques goutte de soda dans la coupelle en plastique et s'agenouille face à elle.

Quai 1. gare TGV, CDG Val. Tout ce qui roule s'y croise, trains à grande vitesse, trains automatiques sans conducteur qui relient l'ensemble des terminaux et parkings, les milles valises à roulettes tout comme l'incongrue gratuité des black, gold ou pink lines, ces bus qui desservent les hôtels de la zone aéroportuaire. Un peu à l'écart de la zone protégée par un auvent de verre structurel où attendent les passagers en transit, il semble aussi attendre. Le déluge ? Godo ? Ou que cet immense anus crachant des hectolitres de kérosène s’effondre sur lui-même ou se retourne comme une chaussette. Il attend, les mains davantage bandées que gantées, appuyé à son chariot à bagage sur lequel s'entassent ses affaires protégées des couvertures et qui ne forment plus à l’œil qu'un immense paquet sur roulette. Il psalmodie doucement, et tourne de temps à autres ses paumes vers le ciel en signe d'évidence. Soir et matin, fidèle au poste, il regarde les gens un peu comme on regarde passer les vaches. Il prend plus qu'à son compte une part de la folie environnante qui pousse les autres à courir d'avion en train, de train en hôtel. Il veille et sans doute en meurt lentement.

T1. Niveau 0. 16, 18 ou 25 ans ? Elle traverse, tête haute, le hall d'embarquement. Elle est fine et se gave de chips. Sa peau halée que caressent les mèches de cheveux noirs échappées d'un chignon savamment négligé, semble droit sortie d'une publicité pour gel douche. Elle se cambre davantage au passage des tables. Épaules nues, le reste couvert d'une combinaison de fin tissu noir qui tient miraculeusement en place grâce à un élastique noué sous les aisselles. Elle rejoint son compagnon resté avec les bagages, et les cartes d'embarquement. Elle s'assoie, se relève et réajuste à travers le tissu, l’élastique de son slip. Elle se rassoie et offre à qui veut, son profil de poupée qui avale les chips que ses ongles offrent à ses dents.

À quelques fauteuils de là, une autre femme à l'air las, son plateau à la main sur lequel roulent deux oignons. Elle le pose sur un des guéridons de la salle d'attente. Ses yeux s'embuent de larmes quand elle commence à les émincer. Le fauteuil roulant s'approche. Jambe raide sanglée dans les velcros d'une atèle bleue, T-shirt bleu vert qui raconte quelque chose en hébreux, chapeau de cow-boy en paille sur tête d'Indien, il lui apporte deux tomates et un saucisson. « Il faudra couper ça aussi. Petit petit petit ! - Ouai ouai... » La découpe terminée il repart avec le plateau rejoindre les tables de derrière. Ils sont quatre, tablettes à la main ou casques sur les oreilles. L'illusion est parfaite, il faut tendre l'oreille ou découvrir sur les chariots à bagage les cartons de sandwichs récupérés après date de péremption à la sortie des distributeurs, pour se rendre compte qu'ils ne sont pas des voyageurs mais des habitants du terminal. « Ça ça coûte 15 normalement ! - Mais c'est la montre ça ? - Non, le boîtier ! Sinon je ne serais pas là ! - Mais t'as pas fouillé dans la benne pour voir ? Moi je connais un type, Gare du Nord, qui en a trouvé une un jour. Lui il fait les poubelles, hé bah on l'a pas revu pendant quinze jours après ça ! Il s'est payé du bon temps ! » Le fauteuil roulant revient vers la femme. Elle part, toujours lasse. Elle ne veut pas rester. Il rit. « je vous l'avais dit, elle a son caractère ! » Lui, ça fait quinze jours qu'il est là. Depuis qu'avec sa femme à l'air las, ils ont perdu leur appartement à Paris. « La vie c'est pas toujours drôle. Ça tourne. Je suis né au Brésil mais j'ai vécu aux Pays Bas où l'anglais est la deuxième langue alors : I don't want to be shame but I want to say you what I need to said 'Can you help me ?' » L'inédite stratégie d’emboîtement de guillemets pousse au vertige. « Je suis venu à l'aéroport parce que la rue à Paris c'est dangereux. Ici il y a la sécurité, la police, etc. Ils nous tolèrent. Mais même ici il faut connaître du monde pour survivre. Pour les douches, c'est un Hollandais de la compagnie KLM qui nous file les clefs du personnel. Pendant les 3h30 de fermeture de l'aérogare, c'est un type de la sécu qui nous laisse monter dans un petit coin tranquille en haut. Là, on est un groupe de quatre ou cinq. Il y a beaucoup de SDF à l'aéroport. Mais ceux du terminal 2 et du terminal 3, on les fréquente pas. Allez… j'en connais trois quatre ou plutôt deux trois c'est tout. Allez bon voyage ! »