Près de l'entrée de la presqu'île, un homme d'une trentaine d'années s'affaire entre deux camions. Il est roumain et travaille pour une famille de forains qui a comme manège une chenille, dont il nettoie les épaisses grilles oranges. Il parle roumain, espagnol, anglais, français... a l'air d'avoir beaucoup voyagé. Il a d'ailleurs vécu plusieurs années à Grenade. Lorsqu'il parle des forains, il se place en étranger : « Moi, je ne suis pas forain ». Cela fait pourtant trois ans qu'il travaille pour différentes familles de forains, et semble bien comprendre les enjeux de la foire qui n'a pas eu lieu cette année. Il explique que la raison principale est que le site n'est pas assez grand pour recevoir tous les forains. « S'il n'y a pas tout le monde, il n'y a personne. Ils sont comme ça les forains. C'est comment, déjà, l'expression en français ? … Un pour tous, tous pour un ! ».

Il quitte Rouen le 15, il ne sait pas encore pour quel endroit.



Nous continuons notre chemin entre les caravanes et les feuilles mortes. La presqu'île semble plutôt déserte. Au bout du site, Franck et sa fille Jade sont en train de nettoyer leur camion. Franck a un stand de tir ; c'est un homme à la sympathie contagieuse. Lorsque nous lui parlons du projet d'organiser un événement sur les quais, il est tout de suite partant, sous réserve « d'en parler avec d'autres... ». Alors que nous discutons avec Franck, Jade ne démord pas de son nettoyage. Elle propose ensuite qu'on la prenne en photo devant le camion. Plus tard, elle revient vers nous pour que nous la prenions avec son « petit animal », un cochon d'inde nommé Blue. Cette petite reine de la foire multiplie les poses, du haut de l'escalier d'accès au tiroir de la caravane.

Franck et sa famille sont Normands. D'ici une semaine, ils partent pour Honfleur.









Petit à petit, d'autres forains nous rejoignent. Notre présence intrigue. L'un d'eux est monsieur Bucquet, syndicaliste dans le comité de défense de la foire et qui possède un stand de confiseries. Lui, préférerait attendre 2016 pour organiser un événement. Pour l'instant il veut faire décanter cette histoire, attendre la fin de la foire Saint Romain qui n'a pas eu lieu. Les ressentiments sont encore bien présents : « C'est de la provocation, on a pas vu de travaux sur les quais ! ». Pour l'année prochaine, il parle d'organiser d'autres actions contre la mairie, mais « sans embêter les Rouennais ». Pour justifier l'annulation de la foire, les forains empruntent certains arguments au vocabulaire institutionnel : l'accès aux handicapés et aux poussettes est compromis par la voie de chemin de fer qui traverse le site ; les feuilles mortes mouillées peuvent être dangereuses et en cas d'accident ce sont eux qui seraient responsables ; l'accès unique à la presqu'île n'est pas réglementaire. « Surtout c'est très loin, personne ne viendrait... ».

Outre les rapports compliqués avec la mairie, c'est une critique de la société en général qui émerge : « L’État fait ce qu'il veut... Aujourd'hui, même les sédentaires ne sont plus libres ! ». Surtout, l'annulation de la foire plonge les forains à requestionner « le plus vieux métier du monde » qui est le leur, et en constater les évolutions parfois difficiles en seulement 40 ans. « Mon grand-père disait, on a le plus beau métier du monde, moi je dis, on a le plus putain métier du monde ! Excusez-moi l'expression... ». Le 27 novembre, le cirque Medrano s'installe sur l'esplanade Saint Gervais. À cette occasion, l'Ours Noir ouvrira également. « C'est vrai que c'est dur financièrement... Mais il y a d'autres manières de faire que l'Ours noir... Son concurrent, par exemple, a loué le parking de Jardiland ! ». La mairie a aussi donné son accord pour l'installation de petites attractions, qui seront triées sur le volet par la même occasion. Les forains nous racontent cela avec beaucoup d'amertume. Ils sont tous très contre participer à cet événement : « On a pas annulé la foire pour ça ! ».

Un vieux forain conclut : « Un pour tous, tous pour un ! ».