La première année, Ingrid sillonne la France en vivant dans sa voiture : Bretagne, Nord, Alsace, Sud Ouest, Tarn, Montpellier, Camargue... « Quand je suis partie, je ne savais pas pour combien de temps ce serait ! ». Elle aménage le coffre en espaces de rangements : un espace cuisine, un espace salle de bain et un dernier pour les vêtements. « Il faut être organisé, ranger tous les trois jours, sinon tu ne t'en sors pas. ». Elle installe sa tente tous les soirs près de sa voiture, « sauf les week-ends ! C'est plus difficile de passer inaperçu... », où elle dort alors sur la banquette arrière. Pour s'en sortir financièrement, elle alterne son parcours entre un mois de voyage, un mois de woofing et un mois de travail : « Je trouve des boulots saisonniers sur Pôle emploi, ça marche plutôt bien, par contre parfois tu viens pour un boulot de 10 jours et en fait sur place on ne t'en propose que 5 ». Ingrid s'organise aussi en fonction de l'hiver, difficile à passer en vivant dans sa voiture, et s'arrange donc pour être en famille à ce moment là ou pour louer un gîte.

En partant il y a trois ans, elle appréhendait la marginalisation dans laquelle elle pourrait tomber en vivant dans sa voiture. « Je ne voulais pas devenir SDF parce que je vivais en voiture... Il faut garder un contact avec le monde normal et apprendre à se donner des règles, sinon tu vis n'importe comment, ce n'est plus possible, c'est trop facile de se décaler ». Pour Ingrid, cette autodiscipline passe surtout par l'hygiène, le rangement et la sociabilité, « même si certains jours tu trouves tout le monde con d'être dans ce système ! ».

Lorsqu'elle rencontre Camille, elles vivent tout d'abord quelques mois ensemble dans la voiture. Elles récupèrent alors une tente deux secondes qui appartenait à Camille, plus confortable pour deux personnes. Puis, elles décident d'acheter un camion, un Peugeot J5, dans lequel elles vivent un an et demi avant de s'installer à Bosrobert. Le camion a 29 ans, « de 87 ! Entre Camille de 89 et moi de 85 ! ». Ingrid explique que l'avantage des J5 est que leurs pièces sont interchangeables avec celles des Citroën C25. « C'était de la vraie concurrence à l'époque ! ». La batterie qui alimente en électricité le camion est rechargée par le moteur. « Il ne faut pas oublier de la débrancher du moteur quand on se pose, sinon on risque de ne plus redémarrer le lendemain. ». Ingrid a un BEP mécanique automobile. « La seule fois où j'ai eu un problème, j'ai appelé une dépanneuse. C'était compris dans l'assurance. Le BEP me sert à ne pas avoir peur de rouler en camion ».



C'est le premier propriétaire du J5, un mécanicien Breton, qui l'avait en partie aménagé. Ingrid et Camille ont surtout refait la déco et remplacé le lit par un sommier de clic-clac qui coulisse sur des rails le long de la porte latérale. « Un vrai sommier c'est plus confortable que la table qui se transformait en lit. On a installé des matelas « juniors » : la largeur du camion, 160 ! ». À l'arrière, une plaque au gaz, un petit évier et « beaucoup de rangements ! ». Il n'y a pas de douche ni de toilettes, Ingrid et Camille ont donc acheté une douche solaire Décathlon, « 10 euros, ce n'est pas cher ! ». En été, elles ouvrent les portes arrières et pendent un drap pour former une cabine de douche. Sinon, le bon plan c'est les douches des piscines municipales. « 9 fois sur 10 il y a des douches fermées. Tu peux être à poil, te raser les jambes... Ça manque ça en camion de ne jamais pouvoir être nue... C'est un petit espace, et puis avec le froid, l'humidité, tu es toujours emmitouflée... Ça fait du bien d'enlever cette seconde peau ! ». Il n'y a pas non plus de chauffage, trop cher et trop compliqué avec le chien qui pourrait le renverser la nuit.





Si elles voyagent en camion, c'est pour sentir qu'elles peuvent se poser n'importe où, de manière gratuite et proche de la nature. « On avait trouvé un lieu extraordinaire en Camargue, sur la plage, on y est resté 3 semaines... Heureusement qu'on avait trouvé du travail sinon on n'y serait toujours ! ». Elles utilisent souvent l'application de téléphone « Park4night », qui utilise google maps et permet de répertorier les campings, les aires de stationnements, de vidange, les chemins à proximité, les aires de service... Pour l'eau, Ingrid et Camille vont remplir leur cuve aux robinets des cimetières, sauf en hiver où l'eau est coupée : « il n'y a plus de plantes à arroser et ça gèle dans les tuyaux... ». Elles voyagent de manière aléatoire, selon leurs envies et sans aucun plan prédéfini. « On fais quoi ? … Ce que tu veux... On va où ? … Où tu veux... Ça fait bizarre des fois ! ».

Elles évitent donc au maximum les campings, qui leur rappellent la sensation de vivre dans un immeuble. « Ils sont tous rangés les uns à coté des autres. Tu n'es pas en camion pour vivre comme ça, ce n'est pas ça être libre ! D'ailleurs, ceux qui ont un camping-car à 60000 euros sont forcément dans le système ». Elles perçoivent une très forte différence dans leurs rencontres entre les personnes qui vivent en camping-car et celles en camion. « En plus, j'ai plein de tares... : je viens du nord, je suis rousse et je suis gouine ! Gouine ça comprend le fait d'être une femme... Et puis c'est écrit sur ma tête ! Les premiers jours dans les campings, les gens en camping-car ne nous parlent pas... ».

Ingrid évoque aussi la fragilité de la vie en camion. Bien qu'aucune mauvaise expérience ne lui soit arrivée, elle reste précautionneuse et parfois méfiante quant au lieu où elle se pose et aux gens qu'elle rencontre. « On ne tente pas le diable, on est deux femmes donc on fait quand même attention... ». Ingrid raconte aussi la peur constante de se faire voler leurs affaires à l'intérieur. « Le camion c'est notre maison, il y a tout dedans ; mais une porte de camtar ce n'est quand même pas pareil qu'une porte de maison ! ». Elle voit aussi des avantages dans cette minceur qui les sépare de l'extérieur, notamment dans la perception des saisons. « Quand tu vis dehors, tu te rends compte que les saisons intermédiaires sont les plus belles... Et puis quand il fait beau tu en profites vraiment ! Et quand il pleut tu le sens vraiment aussi... avec la fuite au plafond du camion tu ne peux pas la louper ! ».

Depuis un mois, elle habite un chalet à Bosrobert qu'elle loue avec Camille à un couple de retraités. Le chalet est situé au fond de leur terrain, ils l'avaient construit il y a 15 ans pour leur fille. « C'est bien ici, mais on n'est pas chez nous, ça reste chez eux ». C'est un « chalet de loisir »(les guillemets sont-il utile?), sans fondations, constitué de petites pièces (moins de 9m2), un grenier à l'étage, une sorte de véranda à l'entrée, « ce sera le salon », le tout chauffé à l'électricité. En arrivant, le chalet n'était pas meublé. « Avant de partir, j'avais stocké tous mes meubles dans un garage en Bretagne. J'ai ramené mon lit, quelques meubles... Tout le reste, c'est ce qu'on avait dans le camion ». Ingrid s'estime chanceuse d'avoir pu trouver si rapidement et si facilement un logement : n'ayant pas de quittance de loyer depuis trois ans ni de contrat de travail fixe, la plupart des propriétaires refusent de louer dans ces cas là. « Ils sont sympas, ils nous ont laissé emménager sur notre bonne foi ». Le loyer est de 400 euros, la mère d'Ingrid s'est tout de même portée garante.

Ingrid travaille en ce moment au lycée agricole du Neubourg en tant que vachère et attend une réponse de CDI ; Camille travaille dans l'animation et commence une formation (Bpjeps) à Rouen en octobre pour devenir directrice de centres de loisirs. Elles ont le projet de se marier et d'avoir des enfants. L'idée de se re-sédentariser convient plutôt bien à Ingrid : « maintenant je sais pourquoi je le fais ! Je fais souvent ça : passer par les extrêmes pour trouver mon équilibre... ». Elles veulent revendre le J5 pour pouvoir racheter un nouveau camion, un camping-car d'occasion pour avoir une douche et des toilettes. « Ça nous servira pour les vacances... Et puis c'est psychologique, j'ai besoin de voir un camion devant chez moi, me dire que je peux partir à tout moment ! ».