Notre ciné-truck s'arrête un premier temps sur un parking de routiers, blotti entre l'ancienne gare du village et un restaurant. Le patron, un kabyle installé ici depuis une quinzaine d'années sert quelques assiettes aux rares clients. L'exploration commence alors en suivant les pas d'une grand-mère sortie un instant plus tôt de l'échoppe, qui nous emmène à longer les rails d'une voie ferrée en friche faisant le tour de l'usine sucrière. Sur le mince chemin, quelques mètres plus loin, la voilà ramassant des noisettes qu'elle nous fourre dans les poches. Ancienne couturière dans la région, elle se promène tous les jours sur « ce chemin très fréquenté par beaucoup de gens » et glane quelques fruits sauvages, avant de passer récupérer haricots et rhubarbe chez son ami jojo, « celui qui vit comme un sauvage » à l'autre bout du sentier. Durant notre marche, des percées s'ouvrent à travers les arbres, dévoilant les immenses cuves quelques mètres plus loin. Nous en profitons pour filmer, et inventorier la flore. Peu à peu, le chemin s'enfonce dans une forêt, et les rails disparaissent sous la végétation. Un pont enjambant la rivière de la Bonde nous ramène sur la route, face à une station d'épuration.

Nous revenons vers le parking des routiers filmer le passage des innombrables camions. « Qu'est ce que vous faites, vous calculez la vitesse des camions ? ». Notre matériel intrigue les passants. Nombreux sont ceux qui se plaignent du bruit et de l'intensité du trafic. Les machines traversent en trombe le village, faisant trembler l'asphalte, à tel point que d'anciennes maisons se fissurent à cause des vibrations propagées dans le sol. Face à notre parking, s'étend la gare abandonnée d'Etrepagny. Il y a quelques années, les routiers se garaient le long des rails, disposant de plus d'espace, de tranquillité et de sécurité. En effet, de nombreux vols et siphonnages d'essence ont cours sur la base vie. Quelques légendes circulent sur ce lieu, aujourd'hui désert, et condamné au passage de véhicules par des chaînes et de gros blocs de pierre. Des fleurs jaunes, oranges, violettes, y poussent en tous sens, certaines échappées des jardins alentours, et les rails s'enlisent peu à peu sous une végétation rudérale. Après quelques plans filmés depuis les champs de betteraves en contre-haut, nous nous dirigeons vers la base vie.

La base vie est un vaste parking accolé à un des flancs de l'usine ; une dalle de fins graviers, poussiéreuse, étagée sur deux niveaux et cerclée par des talus enherbés. Sur la partie haute -l'entrée- faisant face à une haute cheminée où est cuit du calcaire pour créer de la chaux, trône le seul bâtiment de ce lieu de vie : les sanitaires. Sales et puants, malgré un travail quotidien de nettoyage. C'est ici que nous rencontrons un premier routier, venu de Chalon sur Saône récupérer un chargement de sucre pour le descendre sur Marseille. Il commence tôt le lendemain et vient donc dormir dans son camion pour être là dans les temps.

Un talus orné de grands érables et tilleuls ferme le fond de la première partie de la base vie. Un étroit chemin le longe, pour descendre alors sur la deuxième dalle, qui semble plus habitée. Un cirque bordé de hauts arbres, de la rivière de la Bonde et sa ripisylve, où pousse dans les coins herbes et orties. Dans le fond, des camions sont alignés par affinités de conducteurs, et quelques algécos et caravanes esquissent des lieux de vie plus intimes : tables, chaises, barbecue, tentures... C'est en allant dessiner dans ces espaces que nous rencontrons Bertrand, un camionneur, en train de cuisiner dans une des cahutes préfabriquées. Après un début d'échange hésitant, nous voilà en train de prendre l'apéro avec lui.

Débarqué du Lot, il a fait sa première saison il y a 8 ans de ça, venu avec un ami dans l'intention de rester seulement une dizaine de jours. Mais le voilà embarqué dans la machine par un salaire un peu plus gonflé que ce qu'il touche avec son travail de camionneur dans le BTP. Depuis 8 ans, il revient pour la saison entière de récolte des betteraves, de Septembre à fin Décembre – mi Janvier selon les années. Dormant dans son camion, il a réussi à récupérer il y a quelques années, les clés d'un algéco appartenant au groupe Eiffage et prêté par le gardien parti pour la saison. « ça me permet de faire la cuisine tranquillement, je peux laisser un peu mon bordel. En camion, tu es obligé de tout laver directement, c'est petit, tu peux rien laisser traîner. Et puis je suis au chaud, on peut se détendre un peu, boire des coups avec mon collègue ». Le collègue en question a posé sa caravane en face, petite mais pratique. Bertrand lui, n'a pas ramené la sienne, stockée sur le parking de son patron dans le Lot, car cela le contraindrait à deux trop longs allers-retours en plus avec sa voiture. Fatigué, il nous raconte son travail, qu'il reprend cette nuit à 2h. Il s'agit pour lui, la vingtaine de routiers sur la base vie et la centaine d'autres, habitants les environs ou logeant dans des gîtes, d'aller charger les betteraves dans les champs de la région et de les acheminer ici, à l'usine. C'est un ballet incessant pour alimenter sans interruption la machine (14 000 tonnes betteraves/jour). « Mais tu vois, les horaires sont comptabilisés seulement quand tu roules. Tu t'arrêtes à un feu rouge, tu attends une demie heure ton chargement, peu importe, ce n'est pas compté dans tes heures si tu n'avances pas. ». Sur des roulements de travail de 12h, les journées sont finalement bien plus longues avec ce système, autour des 13h30. « ça ne laisse pas beaucoup de temps après, tu rentres, tu te détends un peu, tu manges et tu dors. Alors si en plus j'habite plus loin qu'ici... ». Avec ce rythme infernal et la grande distance le séparant de sa maison, ses liens familiaux s'effilochent peu à peu...

Non loin, 4 routiers préparent leur repas, coincés entre deux camions pour se protéger du froid. Arrivés de Bretagne, c'est leur troisième saison ici, à dormir sur place. Rentrant chez eux chaque weekend, ils supportent encore les 5h de route les séparant de leurs foyers. Travaillant sur la base horaire des 12h du lundi au vendredi, ils se relaient : 2 travaillent le jour (5h-17h), 2 travaillent la nuit (17h-5h). Leur travail est comptabilisé au tour et non au poids, avec idéalement 4 tours par journée. Au delà de 45T, le surplus ne sera pas payé, et s'il y a moins, la paye sera en fonction du tonnage. Mais pour la plupart d'entre eux, cette année sera sûrement leur dernière, notamment en raison de l'alignement des quotas de la betterave sur le cours mondial et non plus européen, qui entraînera des changements imprévisibles sur les conditions de travail ; ainsi que la passation de terres cultivées à de nouveaux agriculteurs accompagnée de son lot de craintes vis à vis d'un nouveau traitement des camionneurs.

La nuit tombe sur le parking, et la fumée continue sortant des naseaux de l'usine se teinte de la lumière des projecteurs. Notre camion-cinéma brille dans un coin. Luciole mécanique, bougie dans la nuit, il attire un fourgon noir débarquant en trombe. Crissements de pneus, un homme sort en bondissant, au téléphone, et commence à jeter un œil à l'intérieur. Ses paroles nous assaillent à propos de la caisse-tiroir du camion. Petite visite de l'intérieur. Lui, c'est Ludo, voyageur et forain à ses heures. Il nous donne de nombreux contacts pour trouver des artisans et des pièces afin de continuer à bricoler le véhicule. Il repart aussi vite qu'il est venu, direction le kebab d'Etrepagny. Puis nous aussi, nous repartons.