Le soir, nous entrons au hasard à La Forgette, petit bar situé aux Pieux, commune voisine de Flamanville. Cyrille, Mathieu, Paulo et Eddy, tous soudeurs sur le chantier de l'EPR, discutent au comptoir autour de Valérie qui tient seule ce bar depuis 5 ans. C'est une ambiance conviviale et confinée ; les blagues fusent dans une atmosphère vaudevillesque : « On ne vous choque pas j'espère ! ». Valérie fait la démo d'une petite valise, « taille cabine ! », pour la prêter à Cyrille qui part demain en vacances à Ibiza. « Et surtout ne te tourmentes pas si tu me la rends abîmée ou que tu la perds ! Elle vient du Vietnam, c'est pas de la bonne qualité... ». Gigi les rejoint au bar. « Tu veux un vin blanc ? Tiens, voilà la bouteille, tu te sers ! ». Elle travaille dans l'administration de la centrale en fonctionnement de Flamanville et fait partie d'un syndicat de travailleurs. Plus tard dans la soirée, Valérie vient se renseigner sur ce que nous faisons dans la région. « Vous faîtes un documentaire sur les ouvriers en déplacement ? Vous êtes bien tombés ici, il n'y a que ça ! ». En quelques secondes, les autres nous rejoignent à notre table.

« Et toi, comment tu t'appelles ? Cyrille ! Deux l, e ! Ça sonne féminin dit comme ça... ». Cyrille se déplace pour travailler en France et à l'étranger depuis maintenant 26 ans. Il connaît bien la région normande : il a travaillé à Petit Quevilly, Grand Couronne, Petit couronne... et vivait pendant ces périodes au camping de Darnétal dans sa caravane. « J'ai d'ailleurs plein d'amis Manouches ! On vit un peu de la même manière... À la différence qu'eux se déplacent en famille ! ». En ce moment, Cyrille est hébergé par une amie près des Pieux. La vie en camping, il a « fait ça » pendant 15 ans : « C'est dur quand même en hiver... ». Mathieu et Eddy aussi ont préféré éviter de se loger dans un camping. Ils louent avec deux autres ouvriers du chantier une maison qu'ils appellent « la maison du bonheur ». « On s'en sort bien ! C'est un ami qui m'a refilé le plan il y a quelques années. On vit à 4 et on peut aussi héberger du monde pour dépanner... ». Mathieu est arrivé sur le chantier de l'EPR en 2010. Il le quitte en 2012 pour fuir la trop forte pression qui lui incombait au travail. Il est revenu en janvier dernier et a justement trouvé réconfort dans cette maison. « C'est une maison qui se passe de Breton en Breton ! »

Ils sont tous trois originaires de Bretagne, comme beaucoup d'autres ouvriers présents sur le chantier. Ils ont donc surtout travaillé sur des chantiers navals (notamment à Saint-Nazaire). « À la base, on est pas des soudeurs du nucléaire ! ». Le cahier des charges y est ici très strict et spécifique : les soudures dans le nucléaire ne peuvent souffrir d'aucun défaut. La plupart des soudeurs présents sur le chantier ne sont pas formés au nucléaire et se font rabaisser constamment. « On m'a souvent dit ici que j'étais un mauvais soudeur et en cas de défaut de la soudure, on ne manque pas de nous le signaler » raconte Cyrille. Il est d'ailleurs très fréquent de se faire virer du chantier par sa boîte, et d'y retrouver facilement un contrat quelques mois plus tard tant le nombre de sous traitants est important. Eddy ajoute en désignant Mathieu et Cyrille : « Ce sont eux les boss ! Même s'ils sont sous estimés et se font casser par les patrons... Ils ont formé la plupart des gars ! Mon frère par exemple, c'est Mathieu qui lui a tout enseigné ! De toutes les façons, comme on dit, un patron c'est un ouvrier qui travaille mal ! ». Ils évoquent aussi le temps de trajet le matin : « les parkings autour de la centrale sont blindés ! En plus, il faut prendre une navette ensuite nous amenant directement sur le chantier qui met bien une quarantaine de minutes... ». L'avantage de travailler sur un tel chantier reste les 70 euros d'indemnisation journalière que les ouvriers perçoivent en contre partie du déplacement. « Cela nous fait 2000 euros hors salaire ! C'est bien pour ça qu'on encaisse comme ça... ».





Paulo s'éclipse rapidement : « Il habite plus loin, il doit prendre la voiture », nous lance Gigi avant de nous raconter un peu son parcours. Paulo est portugais, il est arrivé en France il y a trois ans en tant que soudeur pour le chantier de l'EPR. C'est la société Alstom qui l'emploie, via un sous traitant qui est en lien avec des boîtes d'intérim portugaises. « Ce sont des mafias, il faut le dire... Les étrangers ici sont principalement Portugais. Ils représentent environ 30% du nombre des ouvriers qui travaillent sur l'EPR. Ils étaient jusqu'à 3000 sur le chantier à un moment ! Il y a aussi quelques Polonais et Roumains, mais de moins en moins... ». À son arrivée à Flamanville, Paulo est comme les autres étrangers tout juste débarqués, logé à la base vie des Pieux gérée par l'AIE. L'association y met en place des navettes faisant l'aller-retour base vie-chantier de l'EPR. Les étrangers ne possédant pas de voiture sur place, c'est principalement pour bénéficier de la navette qu'ils restent sur la base vie. « Il n'y a quasiment que des étrangers aux Pieux... Mais c'est assez dur comme conditions de vie... Obligé d'être en colocation, sans trop d'intimité... ». Il y a quelques mois, Paulo a ramené sa caravane du Portugal, ce qui lui a permis de quitter la base vie pour aller s'installer sur un camping à Saint Germain le Gaillard, au sud des Pieux. Paulo rentre voir sa famille restée au Portugal environ tous les deux mois. « Les Roumains c'était plutôt une fois tous les 6 mois ! », nous souffle Eddy.



Selon Gigi, le nombre de logements mis à disposition par l'AIE serait bien inférieur au nombre d'ouvriers en déplacement à Flamanville. De plus, les mobil homes installés par l'AIE seraient réservés en priorité aux ouvriers étrangers. « Et puis il faut voir ce qu'on leur proposait ! Là avec le temps ça s'est amélioré mais au début du chantier, à l'ouverture des bases vie, ils n'avaient rien prévu ! Pas même les parkings ! Dans les mobil homes, il n'y avait même pas de télé ou d'internet. Ce sont les ouvriers qui ont installé tout ça petit à petit... ». Il existe aussi un certain business autour du logement des ouvriers : « À l'annonce du commencement du chantier, beaucoup de gens ce sont mis à acheter des maisons dans le coin. Le prix des logements a explosé. Tu peux trouver des studios jusqu'à 500 euros selon les périodes ! et c'est sans compter les périodes estivales où les prix explosent ». Gigi nous explique aussi la différence entre les ouvriers en déplacement qui viennent pour les arrêts de tranche – entre 1 et 3 mois – et les ouvriers qui travaillent sur le chantier de l'EPR et qui restent sur place généralement pendant 3 à 6 ans. La mise en service du réacteur était initialement prévue pour 2012 et un arrêt de tranche de 6 mois avait alors été planifié pour 2017. Cohabiterons donc ces différents ouvriers en déplacement, « où ? L'AIE nie le problème... Mais avec autant d'affluence, ça va être le bordel. En tant que syndicat, on a très peu de pouvoir car la majorité des travailleurs sont des intérimaires... ».



Plus tard dans la soirée, Valérie nous présente à un autre ouvrier du chantier parti travailler à l'étranger, qu'elle appelle par skype depuis son téléphone. L'appareil passe de mains en mains. « Alors ? Ça se passe comment ? ». Elle joue un peu le rôle de mama ; les « gars » comme elle les appelle, se sentent un peu chez eux dans son bar. « Ils sont loin de leur famille, ici ça leur fait un moment convivial ! ». Le mari de Valérie a lui aussi travaillé comme ouvrier sur le chantier de l'EPR. Depuis quelques années, il est en déplacement à Tchernobyl pour réaliser un dôme permettant de couvrir le réacteur avant de le démanteler. « Il a presque toujours travaillé en déplacement à l'étranger : Russie, Ukraine... Sauf pendant 9 ans lorsqu'on avait une entreprise de plomberie qui a aujourd'hui fait faillite. ». Sur les risques d'exposition au nucléaire, Valérie ne semble pas s'en affoler : « De toute façon, c'est aussi dangereux d'être là-bas qu'ici à Flamanville ! ». Valérie nous explique que les ouvriers sont très surveillés sur le chantier à Tchernobyl. « C'est spécial comme ambiance... Quand je suis allée en Ukraine avec mes filles on s'est retrouvés à Kiev ! Ça ne m'intéresse pas d'aller voir à Tchernobyl. Ils sont tous en base vie en plus là-bas. ». Elle fait alors défiler sur son téléphone les photos que lui envoie son mari de Tchernobyl : une sorte de ville fantôme où les bâtiments abandonnés sont recouverts d'une végétation luxuriante, comme dans un film de science fiction. « La nature a repris ses droits. Et c'est à Tchernobyl que l'on trouve la plus grande population de loups d'Europe ! Ce sont les principaux prédateurs... ». Nous tombons sur une photos de petits chiens. « Ils n'ont pas le culte du chien comme chez nous... Les chiens sont errants là-bas et ils servent de nourriture aux loups ! Comme ça ils attaquent moins les gens qui travaillent dans le coin. ».