Deux semaines ! Bien peu semble-t-il en comparaison des années de Notre Dame des Landes, des semaines de certains rassemblements comme celui de la place de la République à Paris (quoique les installations étaient démontées dans la journée). Peu aussi face au mois de campement des opposants dans la capitale Moldave. Mais à la table du café sous un portrait de David Bowie … il nous prévient : il y a rupture ! Rien n’est pareil avant et après les élections de 2012. Là, les règles changent, lois et règlements se durcissent pour contrer les protestations. Et il y a Maïdan. Alors, toutes les tentes, dans l’imaginaire du pouvoir, s’y trouvent associées. Selon lui il n’existe pas de loi spécifique interdisant la tente ou le campement mais une interdiction de manifestation politique sans autorisation municipale. Mais le flou est tel que tout peut être interprété comme politique. « Sur le campement on avait pris soin de n’afficher aucun slogan » finalement, quand la police est arrivée ce n’est pas ce règlement qu’elle a utilisé pour déloger les tentes mais une rumeur selon laquelle une bombe s’y trouvait.

La tentation de « Ouestomorphisme » est grande. Mais cette technique de contestation urbaine plonge-t-elle ici aussi ses racines dans le terreau de la lutte anti globaliste et son premier geste du contre sommet de Seattle ?

Même si les formes sont les mêmes, le sens est différent. Certes les jeunes qui participent à ces rassemblements sont imprégnés de culture de l’Ouest, se sentent proches de l’Europe. Cependant il n’y a pas à proprement parler de mouvement ou de culture anti globaliste ici. Même si, par mimétisme, les formes sont similaires. Ici, se serait un mouvement contraire. Il s’agit plutôt d’un problème qui survient dans le quotidien de gens qui ne sont pas politisés et qui s’en défendent. C’est alors qu’ils réfléchissent et s’inscrivent dans la question politique et ce, à une vitesse impressionnante. Par exemple, après cette défense du parc beaucoup de gens ont participé à d’autres marches.

Ici comme à l’ouest, dit-il, on comprend que c’est le changement des comportements qui peut constituer une base. Ces campements sont un commencement. Les chercheurs mêmes, comprennent l’impossibilité d’un réel changement aujourd’hui. L’Institut de sociologie économique de l’École supérieure en sciences économiques, par exemple, qui se voudrait une sorte d’avocat auprès du gouvernement, ne peut aujourd’hui que rassembler l’information dans l’attente d’un moment propice. On ne peut donc pas prétendre que ces changements de comportement opèrent un changement pratique. Mais dans ces manifestations c’est la solidarité même qui se recrée. Les campements aident à comprendre, entre autres, l’inutilité de l'institution étatique dans la résolution des problèmes réels et quotidiens.

Cependant ces manifestations laissent des traces, induisent des comportements durables, des organisations même. Comme ces groupes d’initiatives à Moscou structurés horizontalement, sans centralité ni hiérarchie ou comme ces quelques personnes qui, à la suite de la lutte pour la défense du parc, ont participé au monitoring des élections.

Ces prises de conscience posent désormais problème au gouvernement. Elles s’opposent à cet urbanisme Hipster, gestion esthétique de la ville qui se targue de faire participer les citoyens. Mais de quelle participation s’agit-il ? On impose le remplacement de toutes les fenêtres et on ne consulte que sur le choix de la couleur. On invente des applications pour téléphone mobile comme « citoyen actif ». La participation n’est que décorative. Alors, les images se confondent avec la réalité et on assiste à la création d’un espace purement imaginaire et déconnecté. En cela Moscou est un parfait exemple de post-modernité.

Hipster donc, préféré au terme bourgeois, pour sa dimension esthétique et décorative mais aussi parce que c’est, pour la première fois, une expression synchrone de la globalisation. Généralement, les modes de l’Ouest arrivent ici décalées et parfois dénaturées. Or le phénomène Hipster apparaît ici au même moment qu’ailleurs plongeant, avec ses barbes du début du siècle, dans les codes de la vielle bourgeoisie internationale.

Mais ces prises de conscience ont leurs limites. On n’a pas assisté ici à une convergence des luttes comme celles des parcs, des kiosques ou des garagniky. C’est l’anamnèse soviétique d’un gouvernement qui met tout en œuvre pour séparer les populations, pour lutter contre l’horizontalité. Alors, les stratégies de survie s’opposent et ne parviennent à se réunir. Les travailleurs et habitants des garages développant une stratégie horizontale d’évitement de l’état, les kiosquiers, coordonnés et organisés verticalement, habitués à envisager les marges de manœuvres dans leur relation avec le pouvoir et enfin les luttes des parcs et zones vertes habiles à la protestation, la réclamation et la négociation mais qui, ne représentant pas un moyen ou un mode d’existence pour ses acteurs, demeurent instables et se dissolvent sous la pression.

Comme dans le roman anglais de G.K.Chesterton, Le Napoléon de Notting Hill, nous sommes face à des enclaves désintégrées qui développent chacune un mode particulier de communication avec l’extérieur.