Une jeune femme nous interpelle : « C’est pas mal votre film, mais quand même il manque quelque chose : vous ne parlez pas du fait que c’est aussi sur nous que retombe la poussière de rouille de GDE ! » Amandine a 25 ans et est originaire du Mans. Elle est arrivée à Limay il y a 6 ans, après s’être mariée avec Jason, un jeune Voyageur. « Je l’ai connu par ma sœur qui est mariée avec son frère », nous dit-elle en souriant. Amandine n’est pas issue d’une famille de Voyageurs. « Oui je vis là, sur l’aire d’accueil, en caravane, mais je ne serai jamais une Voyageuse, c’est comme ça... » Pour elle, la pollution que produit GDE est un point important. « Il faut en parler quand même ! » Sa belle-mère et elle nous guident vers leurs caravanes : « Tu vois, là, les coulures ? Je suis obligée de nettoyer toutes les semaines… Le week-end, quand les entreprises ferment ! En semaine ça ne sert à rien… Si tu veux, laisse un objet blanc ici et reviens le chercher dans une semaine ! Tu verras par toi-même ! » Proposition acceptée, nous laissons à Amandine notre panneau « Cité de transit » avec lequel nous avons tourné à Gennevilliers. Elle le dépose sur le toit de sa caravane. Nous avons rendez-vous vendredi prochain.



À l’époque, le terrain sur lequel se trouve l’aire d’accueil avait été acheté par la mairie de Limay Ports de Paris. Il est enclavé entre la départementale 146 qui constitue une limite avec le port et la voie de chemin de fer qui dessert la gare de Limay et est bordée par des lignes hautes-tension. « Il y a tout le temps du bruit ! Et de la fumée… On serait mieux près d’une déchetterie ! » Le coût total de cet équipement s'est élevé à plus de 600 000 € avec presque la moitié à la charge de la Commune une fois déduits les financements de l’État, de la Région, du Département et de la CAF. L’aire d’accueil sera maintenue sur ce terrain malgré l’extension du Port. « Ils prévoient d’implanter des usines tout autour de nous ! S’ils agrandissent le port, ils devraient nous déplacer aussi ! Finalement, j’aimerais bien être virée comme les autres terrains plus bas… ! » Son beau-frère nous rejoint : « On va être entourés d’encore plus d’usines ! Mon fils il fait déjà de l’asthme, il a 9 mois… Tous les petits ici ils sont malades ! Ce sont eux qui subissent le plus parce qu’ils sont tout le temps dehors ! Regardez là ! J’ai lavé mon camion hier on voit déjà des traces de rouille ! C’est le port autonome, c’est GDE ça ! »




L’aire d’accueil de Limay a ouvert en 2011 et a une capacité de 16 places. Outre la pollution des usines et le bruit, c’est la présence de rats qui importune beaucoup les familles. « Si on ne tond pas la pelouse, ils font leur nid dans les pelouses autour des emplacements, se mettent dans les moteurs… Leur urine est contaminée ; c’est souvent arrivé que des chiens meurent après avoir léché le sol… » L’aire est aujourd’hui gérée par une entreprise privée : Vago. « Il faut payer en cash… Alors que nous, la ferraille que l’on nous achète, on nous la paye par chèque ! » En effet, depuis 2011, le paiement par chèque a été rendu obligatoire afin de faciliter le contrôle de l’achat au détail des métaux ferreux et non-ferreux. Un nouvel alinéa 3 à l'article L. 112-6 du code monétaire et financier (CMF), dispose ainsi que « toute transaction relative à l'achat au détail de métaux ferreux et non-ferreux excédant un montant fixé par décret devrait être effectué par chèque barré, virement bancaire ou par carte de paiement. » Ce seuil était fixé à 500 euros (article D. 112-4 du même code).

Jason, le mari d’Amandine, est lui aussi ferrailleur. « Je touche le chômage, 700 euros, ça paye les factures. La ferraille : c’est pour manger. Parfois on gagne 200 euros, parfois 5… Là on ne mange pas... » Avant d’arriver sur l’aire d’accueil il y a 6 ans, ils étaient installés avec ses parents sur un terrain situé à côté de l’ancien emplacement de GDE. « Il nous suit GDE ! Il y a des inconvénients mais c’est aussi lui qui nous permet de gagner notre pain… En réalité, le site près de la Seine a toujours existé, c’est la fonderie, alors que là-haut, c’étaient les chiffonniers ! Là où arrive la matière première ! » Les chiffonniers sont donc les petites entreprises qui collectent la ferraille auprès de particuliers, mais aussi de professionnels, comme AMF par exemple, avant d’aller la livrer aux entreprises de recyclage, qui broient et transforment la matière. GDE possède ainsi différents types de sites, répartis dans toute la France. Et les personnes qui ramassent la ferraille ? « Des chineurs… ceux qui vont chiner… des ferrailleurs quoi ! »

Amandine possède une caravane, « la camping », dans laquelle elle vit avec son mari. Garée à la perpendiculaire, une autre, plus petite, pour la cuisine. « La banque n’a pas voulu me prêter d’argent, alors que j’avais un travail à ce moment là ! » Chaque emplacement possède un bloc sanitaire : une douche fermée, un toilette fermé et un espace abrité par un auvent sous lequel sont placées les machines à laver le linge. « C’est 5 euros la place et on a pas le droit aux APL ! Il faudrait que ce soit un espace en dur… Ils ne sont pas mous mes murs de caravanes ! » Il est possible de toucher des APL pour une habitation en caravane, à condition, entre autres, que celle-ci soit complètement immobilisée, c’est-à-dire reposer sur un socle et en avoir retiré les roues, voire les essieux. Or, pour s’installer sur une aire d’accueil, il est au contraire obligatoire que les logements soient sur roues. « On ne peux pas installer de mobil-homes ou de petites caisses par exemple... » Sur le talus enherbé à côté de sa caravane, Amandine a construit un chenil pour ses trois chiens. « Le gardien ne m’a rien dit parce qu’il voit que je prends soin du lieu. » Ses beaux-parents ont eux fermé la partie sous auvent pour avoir une cuisine fermée. « Ça protège la machine à laver de la pluie et ça nous fait un espace à l’abri du vent pour déjeuner ! »

L’aire d’accueil est tenue de fermer 15 jours dans l’année pour procéder à l’entretien du lieu. Surtout, cela permet de maintenir un certain imaginaire collectif qui considère les aires d’accueil uniquement comme lieux de passage et d’affirmer sa volonté politique associée qui assigne les « Gens du voyage » à l’itinérance. « Pendant 15 jours il faut que l’on trouve un autre endroit pour installer les caravanes. Mais nous, on continue de travailler ! Une année je devais faire plus de 90 kms pour me rendre à mon lieu de travail. J’ai demandé au maire de modifier le statut de l’aire d’accueil en terrain familial ; il a refusé. » Sa belle-mère ajoute : « Il faut revenir dès l’ouverture, sinon on n’a plus de place ! » Cela fait plusieurs années que cette famille agrandie revient chaque année. Les parents Reinhardt habitent Limay depuis des dizaines d’années. Le père, ferrailleur, a des origines espagnoles et allemandes ; la mère, originaire des Yvelynes, n’est pas Voyageuse, et travaille en ce moment pour la mairie de Limay dans une école primaire. « Mon frère a épousé sa sœur ! Ils vivent sur les emplacements juste derrière ! Teddy est un de leurs fils ! C’est notre neveu ! »

Le père nous raconte autour d’un café que le métier de ferrailleurs a beaucoup évolué ces dernières années. « Il y a quelques années encore on partait avec plusieurs camions et on revenait plein ! Aujourd’hui c’est plus difficile… Il y a les Roumains… Mais ils ont raison ! Qu’est-ce que tu veux ils sont plus forts que nous ! Et puis ils font ça tout le temps ! Ils ont du courage les jeunes qui continuent à faire ça... » Teddy part faire les encombrants presque chaque soir. « Avant, on disait faire la gadoue ! Parce que les gens mettaient les encombrants à un endroit juste en dehors de la ville et on pouvait alors venir les chercher à cet endroit… et c’était souvent rempli de boue ! ». Il n’y a pas d’heure ou de distance précise, la tournée est déterminée par la valeur du gazole. « Je rentre vers 23h/minuit, ça dépend de l’essence ! En général, je mets 20 euros. Ça peut parfois arriver que l’on fasse plus de 100 kms de routes pour rien... »



Un autre fils Reinhardt accompagné de sa fille arrive sur le terrain au volant d’une camionnette à plateau remplie de bonbonnes d’oxygène. « Je vide le gaz avant d’aller les revendre. Ils ne font pas ça à AMF ! » Il vit en caravane avec sa femme et sa fille. « On a été un temps en appartement ; ma femme est Marocaine. Mais vivre en appartement, c’était comme être en cellule ! Par contre c’est vrai qu’on est pas toujours bien reçu… Dans certaines villes, on a déjà vu des panneaux « Interdit aux nomades ». Tu imagines ? C’est comme s’il y avait écrit « Interdit aux juifs » ! » Ils louent un terrain à la campagne pour 600 euros sur lequel ils sont installés avec deux autres caravanes. « Ça nous revient à 200 euros. C’est bien moins cher qu’ici : avec les charges ça peut monter jusqu’à 380 euros en hiver ! » Un homme plus âgé arrive aussi en voiture sur l’aire d’accueil et salue la famille. L’aîné des fils nous présente à lui. L’homme, réfugié politique roumain, est aussi ferrailleur. « Mais lui, c’est du sérieux ! Tous les jours, dès 7h, il tourne pour récupérer de la ferraille ! C’est un homme généreux, on s’entend bien avec lui. Son terrain a pris feu il y a quelques semaines... »


« Regarde ! Ça crache, ça crache ! C’est le vendredi ça ! » Nous partons alors sur l’autre rive de la Seine, filmer l’arrière-scène des cheminées vrombissantes de GDE. Depuis l’île de Limay, nous observons le chargement des péniches qui partent bientôt en direction des ports de Rouen et du Havre. C’est au niveau du pont supportant la voie de chemin de fer que la vue est la plus dégagée. Cette même voie ferrée qui cernait un peu plus haut l’aire d’accueil et qui surplombe ici le port de Limay, comme un trait d’union insolite venant rappeler le lien brutal et complexe qui unit malgré tout ces deux espaces.