-Tiens ça a changé, il n’y avait pas toutes ces bagnoles avant si ? Ils ont continué à détruire non ?

Le wagon en équilibre sur un poteau à 4 m du sol, qui servait de poste de garde, a disparu. Les garages sur lesquels il veillait aussi. Les voitures sans domicile, et sans propriétaire peut-être, s’agglutinent sur le mauvais terrain.


On avance. L’ancien restaurant abandonné qui marquait quelque chose comme l’entrée du quartier d’Ilya a disparu. Sur la droite le magasin de pneus aussi. Il n’y a plus guère que le chemin pour se repérer. La vue traverse désormais les murs qui n’existent plus à la recherche de ceux d’Ilya . Est-ce seulement ici que l’on tournait ?


La cité est à plat, écrasée par une botte géante. La cheminée du petit restaurant géorgien est restée debout, elle, c’est là qu’on tourne.


On les a pourtant vu mille fois ces espaces ensauvagés rendus à la virginité d’un blanc de carte par une armée de bulldozers, mais c’est toujours le même dégoût qui vous saisi. Les pieds traînent en territoire désolé, dans les vestiges de la violence, au milieu des tas, vracs de tôles et de bois, quelques pièces pleurent ou crient la vie qui fut là. La même violence toujours, perpétrée par l’internationale du bulldozer dont personne ne compte sérieusement écrire ou entendre l’histoire. Est/Ouest, et l’OTAN, et Poutine, et l’Europe, autant d’os à ronger, autant de pudique et sérieux linceuls posés sur le cadavre qu’on ne veut pas voir, celui des vies clandestines qui s’organisent pour survivre au marasme que les premiers, Est/Ouest, OTAN, Poutine, Europe, organisent sans le comprendre. L’idiotie a une couleur : jaune, et des chenilles pour se déplacer, et une pelle pour « éraser ».

Shanghaï a été coupé au ras du sol ! Shanghaï ressemble « enfin » à un plan. On lit le sol : les traces des murs, les fosses de réparations ouvertes comme des tombes qui parfois semblent se prolonger en tunnels, en souterrains. La mise à nu ne semble pourtant pas dévoiler les secrets des légendes. On a beau chercher, l’entrée secrète du métro 2... Il n'y a rien, les galeries qui amèneraient aux tours voisines du FSB… rien.

Juste des ruines, et la cheminée du restaurant géorgien qui par miracle tient encore debout. De petites brigades d’ouvriers centres asiatiques déambulent dans la fumée de ce qui brûle. Arrachant ici ou là des pièces de tôles ou de ferrailles pour les charger dans de petits camions. Même la ville la plus fragile se recycle.

L’apocalypse a de nouveau lieu ?

L’œil cherche au sol et au loin ces repères pour situer l’endroit où nous rencontrions notre ermite Ilya.

Au centre, on disait d’ici que les habitants ne voulaient pas de Shanghaï, quels habitants d’ailleurs ? Au centre, on disait que tout cela n’était que mafia, repère de criminels, espace anormal. On y disait aussi ses légendes, les bordels pour travailleurs Ouzbeks, l’entrée secrète du train secret qui aurait emmené les aparachiks loin d’ici. Vers l’Est. Nous y partons après demain d’ailleurs.

Sous un Tzar, sans doute, les habitants de Shanghaï seraient partis rejoindre les yourtes des renégats Cosaques. Mais de Cosaques, il n’y a plus vraiment. Plus de cohorte du refus, ni ici, ni à l’Ouest, capables, à terme, d’intimider la cité.

Plus de place donc, pour ces Ilya, rescapés de l’hôpital psychiatrique, qui gagna ici l’argent qui lui permit de payer des études à ses enfants. Plus de place pour ceux qui ne répondent pas au traits de l’habitant dessiné par le nouveau Moscou.

Ilya. Nous l’appelons. Au téléphone sa voix d’habitude caverneuse et gouailleuse s’est tue. C’est une voix morne qui répond. Non il ne veux pas revenir avec nous ici. On se verra dans son quartier : Brateyevo.

Au milieu des fumées de ce que l'on brûle là, des fantômes agissent avec lenteur. On peine parmi eux à distinguer les ouvriers centres-asiatiques de la démolition, des anciens propriétaires venus récupérer ce qu'ils peuvent, des glaneurs et ferrailleurs. Car même Shanghaï se recycle. Alors, Marc-Antoine sort son micro, je sors ma caméra, et accompagnés de Liudmila qui traduit, nous aussi nous glanons ce qui reste.