Il existe une autre ville, difficilement soluble dans la ville contemporaine fondant ses codes au milieu du XIXe dans les politiques de grands travaux et de production cadastrale. C'est pourtant ces mêmes politiques qui produiront en partie et marginaliseront davantage cet autre mode de vie ou mode de ville qu'est l'habiter mobile ou léger ou par extension, hors norme. Les grands travaux de Paris et de fortification verront la naissance de la Zone édifiée sur l'espace non-aedificadi bordant les fortifs et peuplée des délogés du centre urbain. À Dieppe (ville portuaire de Normandie) se seront les travaux de percement du chenal qui déplaceront les populations pauvres dans les grottes des falaises calcaires puis dans des caravanes à la seconde guerre mondiale. C'est une autre fabrique de la ville, souvent oblitérée qui pourtant fait histoire et verra en son ceint se croiser population pauvre et tzigane.

L’intérêt de replacer ce mode d'habiter dans une perspective historique permet d'éviter l'écueil d'une folklorisation d'un mode de vie, nouvel avatar de la discrimination, essentialisant un mode d'habiter ou d'être à la ville. L'habiter léger ou mobile ne serait que « l'habitat naturel des tziganes ». ce qui permet de justifier à posteriori le fait qu'aucune campagne de logement social n'ai réussi à éradiquer ce mode de vie considéré comme étranger, fut-il de l'intérieur. De même, l'ethnicisation de la question de l'habiter mobile ne permet pas d'en appréhender les formes neuves et contemporaines (travellers, retraités en camping ou camping-car et nouveaux travailleurs mobiles vivant plus de la moitié de l'année sur les routes)

Même s'il convient d'élaborer un statut à la caravane comme habitation il convient bien d'envisager un statut global à cette autre ville qu'est la ville mobile légère ou hors norme. Celle-ci n'est sans doute pas plus choisie que la ville fixe et sédentaire mais en est depuis longtemps déjà le pendant nécessaire que la crise économique, la métropolisation et la mobilité de la main d’œuvre (elle même pendant de la mobilité des cadres métropolitains à une autre échelle) ne peut que voir se développer.

Reconnaissance d'enclaves nomades de fait :

Il convient de considérer cette question de l'habiter mobile ou léger de manière large afin de ne pas recréer une série de catégorisation supplémentaire et contre-productive, séparant, en régimes distincts, ces différents modes de vie en fonction de l’habitation (caravane, camion, tente, camping-car, etc) C'est donc bien un mode de ville qu'il s'agit de reconnaître dans lequel s'inscrit certain nombre de mode d'habiter.

Certains espaces urbains peuvent s'avérer exemplaires de ce point de vue. Par nécessité ou usage, ils accueillent de manière périodique et pérenne différents modes de ville mobile. Véritables enclaves nomades utilisées comme telle par les pouvoirs public, elles accueillent événements forains ou temporaires autant que des habitations. Pour exemple, au centre ville de Rouen (Haute Normandie) les quais de Seine rive gauche aménagés en parking depuis les années cinquante accueillent une des plus grandes fêtes foraine de France d'octobre à novembre et de manière ponctuelle les cirques et autres activités foraines qui sont autant de sources d'emplois saisonniers pour les citadins. A l'année on y trouve de manière plus ou moins durable camping-car mais aussi personnes vivant en camion. C'est aussi, encore un lieu d'accostage des péniches marchandes. La municipalité elle même utilise cet espace de manière temporaire et foraine y installant tentes et structures légères pour des activités de loisir et des concerts.

Ni champ de foire, ni aire d’accueil, ni parking pour camping car, cet espace accueil est ce que l'on pourrait considérer comme une partie de ce mode de ville léger et mobile, complètement inscrit dans les économies commerciales, touristiques ou de loisir et dans les rapports de l'urbain au travail saisonnier. Or la sectorisation de ces différents modes d'occupation (habitation, commerce forain, événements et services publics) aboutit de fait à une impossible reconnaissance de ce mode de ville et par là, à un impossible partage des services (aux) publics (L'ensemble des conteurs forains, financés par les forains eux mêmes sont utilisés par la mairie. On doit ici parler de services publics privés)

Seule la présence et la compétition sur un même territoire de différentes institutions (municipalité, VNF, port autonome) a été jusqu'alors garante de l'existence et de la cohabitation de ces différents types d'occupation. Comme c'est le cas ailleurs dans beaucoup d'autres exemples. C'est bien de l'impensé de la ville dont il s'agit ici et qui garanti de manière malheureusement non durable et à la périphérie du droit commun la non discrimination et si l'on peut dire l'inclusion de ces modes d'habiter à la ville.

La reconnaissance de ses enclaves serait un pas décisif dans la reconnaissance des personnes tout comme dans la reconnaissance d'un autre mode de ville dont le cadastre ne serait pas l'unique « LA ».