Lendemain de fête. Nous démontons notre tente avec l'aide de nos " voisins de camping ". Nous chargeons les camions et entreposons une partie du matériel sur place, le laissant aux bons soins de Ioan. La route est morne jusqu'à nos points de déchargement et l'atelier. Déjà certains d'entre nous sentent comme un point douloureux dans la gorge. Nous mettons ça sur le compte de la fatigue et allons retrouver la chaleur de nos lits. Mais les nuits à venir la douleur persiste. Inquiets, certains composent le numéro de leurs médecins. Diagnostic : nous avons, sur le bidonville, écopé d'angines carabinées. Rien cependant qu'une bonne ordonnance et une visite à la pharmacie ne sauraient régler.

Mais le corps ne porte, ne supporte pas le même poids de notre côté du mur.

Épidémie.

Ioan nous montre quelques jours plus tard la gorge qui le fait souffrir. Un énorme ganglion l'empêche depuis plusieurs jours de se nourrir et même de respirer. Car ici, pas d'ordonnance, pas de visite à la pharmacie. Une simple angine prend des proportions, pour nous, inattendues. Que dire alors des problèmes cardiaques de Monica ou du diabète de Florian. Sa prochaine visite chez le médecin est prévue dans plus d'un mois. En attendant ? Rien. Ni médicament, ni contrôle de ce diabète grave que les médecins disent favorisé, quand ce n'est provoqué, par le stress permanent lié à treize ans d'expulsions. Florian à 45 ans.

Le collectif contacte la cellule de Médecin du Monde pour qu'ils se déplacent.

Dès leur arrivée ils proposent de s'occuper de dix personnes. Comment les choisir ? Au hasard ! Nous nous en inquiétons et pointons les problèmes urgents à régler : les traitements vitaux pour le cœur, les reins, les maladies bénignes qui s'aggravent de manière alarmante, les jambes cassées... Nous sommes entendus et ces malades se voient remettre une fiche de rendez-vous. Rendez-vous auquel ils devront se rendre seuls, à pied, à deux kilomètres ! De nouveau, nous faisons part de notre inquiétude. Alors on viendra chercher ceux qui ne peuvent se déplacer jusqu'à l’antenne de MDM. Médecin du monde a mis en place un relais entre l'antenne et le bidonville avec des travailleurs sociaux.

Ce personnel-relais à peine parti, tous les détenteurs de fiches se précipitent vers nous. Ils ne savent pas lire. Ne connaissent pas le nom des jours en français. Savent-ils d'ailleurs quel jour nous sommes dans cette enceinte ou l'ennui et le désœuvrement, entrecoupé de recherche de subsistance, hachent et rongent le temps de cet hors du monde ? Nous dessinons des horloges sur les fiches pour indiquer l'heure des rendez-vous. Comptons les jours qui restent avec eux et les marquons d'un trait à la manière des prisonniers de série B.

Nombres d'outils à inventer manquent encore pour que l'autre côté du mur entende et se fasse entendre de ce côté-ci. Nombres d'outils sans lesquels grandie la plate bande laissée aux préjugés, aux " on ne peut pas leur faire confiance ", aux " ils ne sont pas fiables ", aux " le rendez-vous c'est pour eux, c'est important mais ils ne s'y présentent même pas ", comme au triste " il faut avouer qu'ils font parfois tout pour correspondre aux préjugés qu'on a sur eux ".

La présence de l'étranger, du voyageur, perturbe naturellement l'ordre des chose et, se faisant, l'ensemence de NOUS nouveaux, outils et manières de co-naître.