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TRIPTYQUE FORAIN (1) :
Pré-histoires botaniques de la presqu'île Waddington

Par Mathieu Molga, lundi 7 novembre 2016 ,Western

Il n'y a rien alors... Alors on peut y délocaliser la Foire comme on l'avait fait il y a quelques décennies sur cet autre rien qu'étaient les quais avant que l'on découvre qu'ils étaient bordés d'eau, nouvel or de l'aménageur. Il n'y a rien. Ce rien qu'on réserve aux mobiles. Mais de quoi Rien est-il fait ?
La presque-île Waddington -ou l'esplanade St Gervais-, prolonge les quais de la rive droite vers l'ouest de la ville et est avant tout un vaste sol inerte. Un patchwork de différentes textures, matériaux et granulométries, témoin des nombreux ré-aménagements, et de l'évolution des usages de l'espace. On y trouve quelques traces d'agitation, le squelette du hangar 23 reconverti en « Salle des musiques, danses et cultures du monde » et aujourd'hui délocalisé en centre ville, un musée maritime, le Chai à vin, un terminal croisière et un terminal granulats. Presque une île, de béton, de remblais, acculée au bout des quais. Ancien territoire des dockers et des hangars, lieu d'agitation intense ; vaste parking aux flaques d'huile de vidange ; île habitée au gré de mouvements voyageurs ; scène éphémère, presque une île événementielle ; et aujourd'hui, une presque-île foraine ; demain peut-être, un nouveau fer de lance de la construction métropolitaine et de sa re-conquête du passé industriel des bords de Seine.
Et parfois, des sols abandonnés, qui se craquellent et se fissurent, vierges de piétinement. Mousses, lichens et poacées y font alors peu à peu surface. Sols en décomposition. Sols devenant vivants. Sols qui poussent.
Sur cette grande dalle de béton, le monde végétal croît essentiellement sur les berges. Les pentes à 120° permettent parfois une croissance vers un étage arbustif, et les replats affichent des formations fleuries. On assiste ici à une première étape de recolonisation végétale sur des substrats perturbés.
Lorsque les facteurs détruisant périodiquement la végétation cessent d'agir, une friche aux plantes annuelles et bisannuelles (dont le cycle végétatif est de un an, de la germination à la mort), évolue progressivement vers une friche vivace plus dense et à recouvrement plus fermé. La reproduction des plantes passe par la dissémination des graines, notamment grâce aux semences anémochores (dissémination des graines par le vent) ou ornithochores (dissémination des graines par ingestion/rejet des oiseaux), qui vont germer et créer des fruticées pionnières (arbustes et arbrisseaux). Dans un second temps, des essences post-pionnières finissent par structurer une forêt dont la strate arborée est peu différente des forêts naturelles régionales (alors que la strate herbacée de départ intégrait de nombreux éléments « exotiques »).
Inventaire botanique non exhaustif :
Berges :

- Arbre aux papillons - Buddleja davidii
- Saule - Salix alba
- Eglantier - Rosa canina (comestible)
- Sénéçon du cap - Senecio inaequidens
- Lierre - Hedera helix
- Pariétaire - Parietara officinalis
- Sedum - Sedum
- Plantain lancéolé - Plantago lanceolata (comestible)
- Matricaire inodorante - Tripleurospermum inodorum
- Trèfle rampant - Trifolium repens
- Laitue scariole - Lactuca serriola (jeunes pousses comestibles)
- Chiendent - Elytrigia repens
- Paturin annuel - Poa annua
- Ortie dioîque - Urtica dioica (comestible)
- Lentille d’eau - Lemna minuta

Bord de route :

- Tomate - Solanum lycopersicum (comestible)
- Morelle noire - Solanum nigrum (comestible)
- Cymbalaire des murs - Cymbalaria muralis
- Chiendent - Elytrigia repens
- Paturin annuel - Poa annua
- Arbre aux papillons - Buddleja davidii

Friche arbustive en bord de voie rapide :

- Peuplier blanc - Populus alba
- Arbre aux papillons - Buddleja davidii
- Genêt à balai - Cytisus scoparius
- Saule - Salix alba

Alignement :

-Platane - Platanus x acerifolia

Au delà des berges, des plantes développent de nouvelles stratégies afin de pouvoir pousser. Profitant de l'affaissement du sol, de l'éclatement des jointures, de l'accumulation de terre dans les recoins, dans les creux... une myriade de micro-jardins de fissures. Par l'abandon des sols, et dans la dé-structuration du béton s'installent ces vagabondes. La plupart annuelles, voyageuses infatigables, elles se nourrissent de l'azote accumulé dans les terres anciennement anthropisés.
On trouve sur la presque-île quelques actes jardiniers. Sous des bateaux et épaves fleurissent des jardinières grâce à une main attentive. Entre des algécos, un jardin spontané se dessine, profitant de l'abri des structures.
Et il y a le geste de la ville, jardinière du bitume : en vue de l'implantation de la foire St Romain, 2 hangars rachetés et détruits, un alignement de 46 platanes centenaires abattus, et le goudronnage d'une partie du site.
Et puis il y a le geste jardinier involontaire, comme ces tomates poussant sporadiquement dans des recoins. Fruits de piques-niques, graines semées à la volée depuis un sandwich, elles parlent de l'usage des lieux. Tomates réitérant dans leur pousse le geste masticatoire, la chair consommée, perdue au sol et incorporée ; le mangeur-semeur.
Oui, il n'y a rien et pourtant, sans le généreux geste de l'aménageur et ses tables de pique nique designer, on y mange, visiblement, pourtant.


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Réalisation :
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MAKHNOVTCHINA
MAKHNOVTCHINA
Makhnovtchina est un repérage actif des nouvelles mobilités urbaines et périurbaines à l'heure des grands projets de métropolisation. C'est un atelier itinérant de production participative d'images (fixes, vidéos, ou multimédia), de textes, de cartes, de journaux, « Work in progress ». Ce travail mené par des architecte, géographe, créateur informatique, sociologue et économiste vise à terme la proposition d'architecture ou d'équipements mobiles et légers. Ce travail vise, en outre, à explorer les futurs vides ou terrae incognitae que créent ou créeront les métropoles. Il propose une traversée du terrain d'accueil pour « gens du voyage » au marché forain en passant par les espaces des nouveaux nomadismes générés par la déstructuration des entreprises, notamment de réseau (EDF, GDF, France télécom...), ainsi que par les campings où, faute de moyens, on loge à l'année. Une traversée, pour entendre comment la ville du cadastre rejette, interdit, tolère, s'arrange, appelle ou fabrique la mobilité et le nomadisme. Ce projet de recherche et de création s'inscrit dans la continuité de certains travaux menés depuis 2001 : travail sur l'utopie avec des « gens du voyage » (2001-2003), participation à l'agora de l'habitat choisi (2009), réalisation d'installation vidéo avec les Rroms expulsés du bidonville de la Soie à Villeurbanne (2009) et encadrement du workshop européen « migrating art academy » avec des étudiants en art lituaniens, allemands et français (2010). Il tente d'explorer les notions de ville légère, mobile et non planifiée avec ceux et celles qui les vivent.