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MAKHNO-VAN
LE CINÉMA SUR ROUE D'UN PEUPLE SUR ROUE

Numéro 8

ARME CINÉMATOGRAPHIQUE D'UNE GUERRE SILENCIEUSE ET SANS NOM

Makhno ? Son nom aurait tout aussi bien pu être britchka, cette charrette paysanne qu'une guerre civile transforma en arme.

Comme le souligne Isaac Babel dans son ouvrage Le Cavalier Rouge, la guerre civile russe et le territoire ukrainien en particulier, virent la naissance de maîtres, si ce n'est de dieux de la britchka, cette hippomobile à l'arrière de laquelle on montait des mitrailleuses. Parmi ces maîtres, Nestor Makhno, qui organisa en 1918 un mouvement de résistance armée contre les troupes du général blanc Anton Dénikine. Mouvement de guérilla transformé dès 1919 en véritable armée de 50 000 hommes, la Makhnovthina s'allia à l'Armée rouge avant que celle-ci ne se retourne contre elle en 1920. Makhno alla jusqu'à complètement substituer à sa cavalerie et son artillerie une armée de britchkas. Infiniment maniable, se saisir ou défaire d'une telle armée s'avère extrêmement difficile. Eurent-elles été encerclées, que rangées dans l'ombre d'une grange, la mitrailleuse enfouie sous le foin, ces britchkas redevenaient les charrettes paysannes qu'à l'origine elles étaient. Véhicules civils transformés, bricolés, dirait-on hackés, les britchkas de Makhno défigurèrent le visage de la guerre. Ces tactiques sont encore aujourd'hui étudiées dans les écoles militaires et les descendants motorisés de ses britchkas sont présents sur tous les fronts des conflits partisans. Au-delà, transportant à travers l'Ukraine, matériel, troupes et familles de ce que l'on allait appeler le Royaume sur roue, ces britchkas dévisagèrent aussi le paysage en colonnes et campements, mais surtout, le réorganisèrent.

Pour toute mitrailleuse, notre Makhno-Van porte un vidéoprojecteur et des enceintes, pour meule de foin ou camouflage, une caisse-écran rétractable. Glissé au milieu des camions aménagés des travellers ou des ouvriers, on remarque à peine le Makhno-Van. Mais, sa caisse télescopique dépliée, ses enceintes crachant et son écran éclairé, l'espace un temps se défigure. Un nouveau lieu naît et il tente de ré-envisager le sens de lieux souvent insensés, camps, campings, campements. Produisant et projetant ses films il tente de dire qu'ici aussi un royaume sur roue, sans nom encore, est né et participe, souvent sans le savoir, à une guerre elle aussi sans nom et sans déclaration qui pousse aujourd'hui un nombre croissant d'individus sur les routes et leur interdit l'accès au paradis métropolitain.
Véhicule civil, utilitaire, transformé, bricolé et hacké, le Makhno-Van tente crânement de jouer un rôle dans une guerre des images animées qui semblait depuis longtemps perdue par le camp des populations mobiles. Un cinéma nomade pour les nomades qui ,à l'instar de la Makhnovtchina désire les rassembler autour d'un récit commun capable de s'opposer au récit officiel, de là, peut-être, favoriser leur organisation.

Guerre ? Oui car il est de toute première instance de mener une guerre des représentations quand mass media, publicité, communication institutionnelle ou de crise martèlent la même double injonction : « les villes doivent devenir métropoles, les individus mobiles. » Ainsi la publicité pour les hôtels Pullman du groupe Accor promet-elle à ses futurs clients, cadres supérieurs et internationaux : « vous êtes les nouveaux nomades. Et le monde est votre terrain de jeu ». Jeune, beau et érotisé, le héros du spot publicitaire sort de l'hôtel pour entamer un jogging au travers d'une même ville ignorant la distance composée des rues de Sydney, New-York, Paris et on ne sait quels autres Shanghaï ou Dubaï, avant de rejoindre un top-model pour un verre au bar.

Quelle images, histoires et déconstructions opposer à ce storytelling ? Quelle production, mode de production et diffusion élaborer pour dire le réel (à défaut de la vérité dont on meurt sûrement) de ce que ce « terrain de jeu » et son chantier produisent ? Pour dire les vies, les villes et territoires de ces cohortes de déplacés, rejetés du paradis métropolitain ou appelés dans ses marges à le construire ou le nourrir de flux, de données ou d'énergie ? Comment élaborer une représentation polyphonique à défaut d'unitaire dans laquelle ce peuple, morcelé par la sociologie et les traitements que lui réserve la loi, puisse se re-co-naître ? Comment défaire ce jeu de catégories et d'assignations identitaires (Gens du Voyage, travellers, travailleurs mobiles ou détaché, Rroms, etc.) si efficace qu'il est intégré par ce peuple même qui ne voit souvent dans l'autre que l'étranger ?

L'ambition du projet Makhnovtchina était de mener un travail de postier ou d'estafette circulant entre les lieux éclatés de ces différents groupes, apportant des représentations d'un endroit à un autre, tentant de les mettre en miroir, en dialogue et ainsi favoriser l'émergence d'une connaissance ou culture commune.

Le film work in progress ou le cinéma entendu comme l'espace de travail Installés pour quelques jours, mois ou semaines à un endroit (bidonville, aire d'accueil, camping ou campement) nous réalisons avec les personnes présentes des films qui mettent en récit et tentent l'analyse de leur situation. Le Makhno-Van reprend alors la route pour un autre lieu où il diffuse le(s) film(s) réalisé(s) avant d'en produire un autre avec ceux qui un moment seulement en furent spectateurs. Dans cette forme de cinéma de recherche et d'intervention, la projection devient le premier geste de création. La séance n'est pas une messe. À la tombée de la nuit, autour du camion déplié qui projette, on discute, critique, on pointe le commun et la différence entre ici et à côté, entre les situations russes et françaises.
Ensuite, le soir même ou le lendemain, c'est à l'intérieur, sur les banquettes de skaï rouge que cela se passe. Individuellement ou par petits groupes on y discute, on approfondit et envisage ce qui se vit et dit ici, ce que l'on pourrait ou devrait filmer, on prépare les entretiens. Puis, régulièrement on projette des bouts montés, on corrige, on valide jusqu'à ce qu'enfin un film soit là et puisse partir ailleurs.

Au cours des années, les films ont cependant changé de nature, les formats de quelques minutes, portraits de personnes ou de lieux, ont fait place à des formats plus longs de trente à quarante-cinq minutes explorant des situations plus complexes et inscrivant la vie de ces enclaves nomades dans un réseau à la fois géographique et économique plus large et laissant parfois pour part place à la fiction ou au réalisme magique. C'est alors aussi un nomadisme de voisinage qu'il faut alors orchestrer, reliant ces enclaves aux lieux proches qui leur sont connectés, lieu de travail, de sortie ou institutions. Par ses films, le Makhno-Van tente alors de faire résonner les voix mobiles aux oreilles sédentaires proches.

Stany CAMBOT

Sommaire du numéro 8
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BLOUMA
LA JAVA DE L'INFRASTRUCTURE
ÉCRAN VOYAGEUR
PEERTUBE
CINÉMA VOYAGEUR
LE RÉAPPRENTISSAGE DU CINÉMA-FORAIN

SUR LA ROUTE DU CARNIVAL
NOIRE LA RUBRIQUE
LE PROJET DE RODTCHENKO
MAKHNO-VAN L'ODYSSÉE MÉCANIQUE
MAKHNO-VAN
LE CINÉMA SUR ROUE D'UN PEUPLE SUR ROUE

POUR ECHELLE INCONNUE LE FILM EN QUESTION
DOSSIER MAKHNO-VAN
EDITO / JOURNAL À TITRE PROVISOIRE N°8 : CINÉMA MOBILE D'INTERVENTION

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