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HOMMES DES CAVERNES, TRAVAILLEURS NOMADES, MANOUCHES ET RETRAITÉS

Numéro 4

Tentative d'Histoire de France de la mobilité depuis Dieppe ou, comment le chantier urbain construit les nomadismes avant de s'étonner de leur présence et vouloir les éradiquer.

Pour les faiseurs de villes, « l'habiter mobile » demeure une anomalie urbaine. Ces thérapeutes du corps malade que serait la ville, les envisagent comme une série de cellules à isoler, ou pire, comme des kystes à éliminer. Au mieux, ce mode de vie est-il considéré comme une survivance, un retard que le darwinisme urbain finira bien par voir disparaître. Or, à y regarder de plus près et à en consigner l'histoire sur une période large de temps, comme nous le fîmes à Dieppe, on découvre que c'est bien la fabrique de la ville et en particulier les grands travaux d'infrastructure (route, pont, port, centrale nucléaire, etc.) qui génèrent cette mobilité, déplacent, larguent des populations entières de « déplacés » ou au contraire les attirent. À cette aune, les catégorisations ethniques se brisent tant on assiste à des regroupements, voire des créations de sociétés de fortune.
Qu'en est-il quand, à l'instar du géographe Denis Retaillé, on fait l'effort d'envisager comment, lorsque le logement est mobile, on pense l'espace, ou comment on le pense en se plaçant dans et avec celui-ci ? et non, comme un explorateur, un géographe, un administrateur, un développeur, en se plaçant au dessus ou à côté, ne voyant ainsi le mouvement que comme le déplacement d'un habitat - « pauvres gens ils sont restés à la préhistoire. Il faut absolument pour les enrichir les stopper, les sédentariser. »
À Dieppe, on peut retracer une histoire locale de ces modes d'habiter, suivant le parcours de familles qui, du milieu du XIXème à aujourd'hui, constituent ce peuple de mobiles, de déplacés. Nous avons tenté cette « traversée » : de l'installation des déplacés des aménagements du XIXème siècle dans les gobes (grottes calcaires) de Dieppe aux habitats contemporains des falaises, en passant par les habitats provisoires des candidats au départ pour l'Angleterre, les campings où l'on vit à l'année, les terrains familiaux autogérés, la cité de transit d'après-guerre, mais aussi les mobilités touristiques, car Dieppe est, dès le XIXème, le lieu des mobilités réputées positives. D'abord cité balnéaire desservie par une des premières lignes de chemin de fer de France, elle voit et favorise ensuite le développement du tourisme en caravane, en camping. Avant de confier la gestion du stationnement des camping-cars à des entreprises privées comme Vinci et voir, par la force des choses, ses campings de plus en plus utilisés par des ouvriers français et européens en déplacement ou des retraités y vivant pour ainsi dire à l'année.
L'histoire ne se répète pas. Elle se poursuit. Ce que l'on continue d'entrevoir comme étant la ville : rue, mur, habitat normé, génère dès ce XIXème siècle (notre éternel présent), son lot de « hors norme » : habitat éphémère, mobile occupé à l'année ou saisonnièrement. Une anomalie vouée à disparition ? Rien de moins certain. Une chose est sûre pourtant, il en manque la carte.
Carte de la mobilité que nous allons établir à partir des rencontres, entretiens, dessins, vidéos réalisés avec les habitants. C'est une tentative de raconter leur histoire, une certaine culture de l'espace, du bâti, de l'habiter. Au-delà, il s'agit d'écrire l'Histoire manquante dans une ville où elle s'enracine de manière exemplaire depuis plus d'un siècle. C'est ce que nous avons entrepris à Dieppe : entendre, voir puis re-présenter une autre ville, pourtant là : « Dieppe mobile ». Parce que Dieppe plus qu'une autre ville est peut-être davantage faite de mouvements que de pierres.

1886 Construction du chenal du Pollet
LES GOBES

« Gobier ! », entendu cent fois au milieu des étés des années soixante-dix, dans les arrière-cours des logements ouvriers de Darnétal, ou crié depuis une fenêtre ouverte de R16 à l'intention du môme qui traverse sans regarder, à mon encontre aussi, parfois. Pas vraiment une insulte, le mot sonne plutôt comme une apostrophe. Son synonyme, « crétin » rend mal le caractère de moquerie bienveillante que le terme évoque. Il faut cependant attendre parfois plus de trente ans pour comprendre un mot. Ça y est.
« Gobier » vient de Dieppe et désignait au XIXe les habitants des gobes, peuple vivant essentiellement de la pêche à pied, chassé de chez lui par les travaux de création des nouveaux bassins du chenal à travers le quartier du Pollet de 1886 à 1889. Leurs maisons frappées d'alignement, les habitants ne trouvant pas de loyer équivalent, se réfugièrent dans ces trous creusés pour l'extraction de la marne. Selon Adolphe Brisson (in connaissance de Dieppe publié en 1990) ; « depuis cette époque, la population des gobes n'a cessée de s'accroître. C'est ainsi que dans la grande gobe du Bas Fort Blanc, croupissaient vers 1925, six ménages avec dix enfants et trois chiens, dans la petite gobe sept ménages et dix enfants, dans la gobe du Pollet, les habitants s'entassaient dans de véritables terriers de quelques mètres carré seulement et souvent à peine assez haut pour pouvoir y tenir de bout des ménages vivaient avec trois, quatre et dix enfants. » Un peuple de déplacés, pas vraiment sans feu ni lieu, puisqu'il s'en était construit un, hors norme, dans ces creux calcaires. Des réfugiés de la guerre urbaine qui, hier comme aujourd'hui, sévit dans nos villes, de la Zone entourant Paris à ces murs de craie en bord de mer qui virent se nicher des hommes comme des goélands.
Ce sera l'armée allemande qui, organisant la défense passive des côtes pendant l'occupation, fermera définitivement les gobes. On perd alors la trace de leurs occupants jusqu'à l'immédiat après-guerre. Les gobiers habitent ailleurs. Mais où ? Nous suivons deux pistes : un marin pêcheur parti des gobes pour la cité provisoire et une femme née dans les gobes dont la fille ira vivre au camp de transit.

1946 Départ des soldats rapatriés
La cité provisoire
C'est pour organiser le rapatriement de ses soldats après la libération que l'armée canadienne construisit le camp de transit.
Au départ du dernier soldat canadien en 1946, de nouveaux arrivants privés de toits s'y installent. Parmi eux d'anciens gobiers. Même lieu, autre nom. La cité provisoire est née.
Perçue comme un abcès par les pouvoirs publics ils entreprennent, à partir de 1970, de la vider pour installer ses occupants dans du « logement vertical ».
Là encore on peut suivre des parcours individuels qui éclairent un destin collectif. L'espace rendu disponible par le déménagement des précédents occupants attirera assez vite les « gens du voyage » trouvant là un des rares endroits où poser leur caravane. Certains des premiers occupants ayant refusé de quitter leur habitation et y vivant donc toujours, les populations se fréquentent, s'hybrident et font mentir l'anthropologie dominante.

1992 Construction du centre commercial
La ferme Huchet
C'est la création d'un centre commercial sur le site qui aura raison des occupants, contraints au départ. Une association est alors missionnée pour accompagner cette transition et tenter de transposer les modes de relations et de solidarité dans les quartiers HLM. Des solutions de relogement seront trouvées pour certains, entre autres des voyageurs, quand d'autres sédentaires préféreront « accrocher » et partir en caravane.
La ferme Huchet accueille depuis plusieurs familles. « Ici, ce ne sont que les personnes qui habitaient déjà en caravane à la cité provisoire. Pour ceux qui avaient un métier, les ferailleurs, le problème c'est qu'ils n'ont pas pu venir là. Tu ne pouvais pas. Les terrains étaient déjà restreints. Imagine qu'ils viennent mettre 300/400 m2 de ferraille ! ». Certains ferrailleurs profiteront d'une proposition de la mairie, pour s'installer chemin de la rivière, sur une ancienne décharge, quand d'autres cherchent encore.

2001 Création de l'avenue de Sussex
Terrains familiaux
24 personnes ont installé leurs caravanes sur un terrain proche du port et derrière la gare, après leur expulsion de la cité provisoire.
En 2000-2001, ce terrain fait l'objet d'un aménagement souhaité par la ville, l'avenue de Sussex.
Là encore c'est le chantier urbain, la ville officielle et normée en train de se faire qui fournit ou propose des solutions atypiques pouvant frôler la contradiction avec sa philosophie propre. Et ce sont les sociétés d'économie mixte (ici la SEMAD) qui jouent alors ce rôle de contorsionniste conceptuel. Leur marge de manoeuvre étant générée et d'une certaine manière garantie par l'urgence du chantier « il faut que cette route passe ici et demain ! ». Alors, elles négocient avec certains des habitants, des propositions de logements adaptés, la création de terrains familiaux voire de véritables lotissements de caravanes sur des terrains viabilisés.

Aujourd'hui besoin de main d'oeuvre
Les campings
Le camping - « hôtellerie de plein air », comme le désigne la langue administrative - est le parent pauvre de la côte. Comme tel, on aimerait bien qu'il se fasse discret. Discret, comme se doivent d'être les résidents « permanents » des campings.
L'adoption en novembre 2011, en première lecture à l'Assemblée nationale, de la loi sur le camping, proposée par le député Léonard et qui obligerait leurs résidents à fournir au bout de trois mois un justificatif de « véritable » domicile (?) ne fait qu'affirmer le caractère nécessairement furtif de l'habitat « hors normes ». Les déclarations de l'élu en question annonçant son intention de retirer le dit article lors de l'examen du projet de loi par le Sénat, ne suffiront sans doute pas à inverser une tendance généralisée pour les habitants de logements « atypiques » - qu'ils soient mobiles ou temporaires - à vouloir demeurer cachés.
Pourtant, au moins soixante-dix mille personnes seraient concernées par le logement en camping, sans même parler de celles résidant dans des habitats mobiles, temporaires, autoconstruits... La liste n'est pas exhaustive.
De quoi créer une ville de taille moyenne respectable. Peut-être serait-ce là le moyen le plus simple de rendre visibilité et droit de cité à ces autres modes d'habiter ? De les débarrasser d'une gangue de soupçons, de mépris, de méfiance ou, plus simplement, d'ignorance.
Pour l'heure, à Dieppe et dans ses environs, il n'y a officiellement pas de campeurs à l'année, tout juste « à la saison ». La nuance est d'importance puisqu'elle sépare le licite de l'interdit. Du moins, si l'on en croit la carte officielle au détriment de la traversée du territoire.
La centrale de Penly, le centre hospitalier et le port de Dieppe, entre autres, sont les premiers à démarcher les différents hôtes potentiels pour loger leurs employés temporaires. Ces nomades, nouveaux ou jamais disparus, qui, au gré des contrats, sillonnent la France des hôtels discount, des meublés et des mobil-homes. Bilan temporaire : territoire 1 / carte 0.

Quelques exclus cependant
Reste quelques exclus de ces programmes, par choix, par défaut, par difficulté ou impossibilité de dialogue. Il suffit de faire un tour à proximité du port pour rencontrer des « Voyageurs Dieppois » Minette vient de se garer. Il parle et bien. « On est ici depuis quatre jours. Il y a une mission évangélique en ce moment, à Martin-Église, il y a déjà cent vingt caravanes là-bas. Ça coûte quarante euros la semaine. Il y a l'eau et l'électricité.
Mais il n'y a plus de place alors on est revenu ici. » Ici, ce n'est pas un terrain communal. C'est un terrain privé. « On est toléré. » « Les rapports avec la police ? » « Aucun mais elle passe tous les soirs pour relever les plaques. » Tolérés mais surveillés en somme. « Vous croyez qu'ils nous laisseraient nous installer en face le long des docks ? Non ! On ne peut pas s'installer autre part. » Pas d'eau, pas d'électricité mais des rats, et des beaux ! Au fond, à l'ombre des bosquets, derrière les caravanes, des cages sont alignées. « On a acheté des chats pour les éloigner. Vous voyez les cages là-bas, la journée, on les enferme et on les relâche le soir pour éviter que les rats montent dans les campings » Il y a aujourd'hui neuf familles sur le terrain. Lui aussi insiste. « ça fait 40 ans que je suis là. Je me suis fait embaucher comme docker à 16 ans et demi, puis le port a fermé, alors on est devenu forains. Mais avec les taxes, on ne s'en sort pas. Mes parents, mes grands parents étaient déjà ici. A l'époque ils faisaient de la vannerie. » Deux, trois ou quatre générations à Dieppe ou dans les environs. Dieppois en somme et pourtant...
Dire ça dans un micro ? Ça ne lui dit vraiment rien, il est pourtant passé deux fois à la télé. « Les gens nous connaissent ici. » tout ça ne serait donc pas une question d'ignorance ? « On doit bouger tout le temps, on a des autorisations mais de deux ou quatre jours. éviter les ennuis. » Il connaît les lieux accueillants ou plutôt refuges : le camp de transit, où il a vécu, le terrain près de la déchetterie aussi. « Il est infesté de rats. Toute la fumée de l'incinérateur retombait sur nous. Il y a eu un enfant mort de méningite et des cas de thyroïde. Y'en a qui sont venus de loin pour faire des prélèvements. Ils portaient des combinaisons. Ils nous ont dit qu'il fallait partir tout de suite. Il y a de tout là dessous ! »

Sommaire du numéro 4
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LE NIGLOBLASTER, RÉPONSE À L'IMPOSSIBLE CARTOGRAPHIE DE LA MOBILITÉ
NOMADISME ET MÉTROPOLE REJET, DÉTOURNEMENT ET RÉCUPÉRATION
MKN-VAN ATELIER MOBILE, CARAVANE OUTIL
RUBRIQUE NOIRE DU CAFÉ MAGIQUE À L'INSTANTANÉ VOYAGEUR
HOMMES DES CAVERNES, TRAVAILLEURS NOMADES, MANOUCHES ET RETRAITÉS
DE LA FOIRE AU LOGICIEL LIBRE : ALLERS ET RETOURS PAR ARNAUD LEMARCHAND
« ESPACE MOBILE »
DES ENCLAVES NOMADES DE FAIT ! ROUEN QUAIS RIVE GAUCHE : TRAVELLERS, FORAINS, OUVRIERS DE LA CATHÉDRALE, CAMPING CARISTES.
EDITO JOURNAL À TITRE PROVISOIRE N°4 : MAKHNOVTCHINA / EXPULSÉE PAR LE CADASTRE, UNE AUTRE VILLE : MOBILE

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