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HACKING (DU) QUOTIDIEN

Numéro 6


« Parfois, des gens s'arrêtent parce qu'ils pensent qu'on manque de quelque chose. Alors je les invite à boire un café et leur montre que non ! Regarde, on a de l'eau, du chauffage et de la lumière ! »

Jean-Charles et Marie-Christine habitent un petit camion garé au bord d'une départementale, près de Vernon. Dans celui-ci, ils ont tout aménagé : isolation, couchette, salle d'eau, kitchenette, rangements, mobilier... Et surtout : leur réseau électrique ! Tout ce qui est normalement laissé à l'architecte, à l'ingénieur, au designer ou au simple professionnel est ici bricolé : cuves d'eau, panneaux solaires et éoliennes, réseau électrique en 12 volts natif, Internet. Alors que la production en série de camping-cars adapte le réseau électrique domestique et sédentaire en 220 volts à ses véhicules, Jean-Charles puise ses solutions dans l'électricité automobile et rend cohérent son système avec son absence de droit aux réseaux. Par là, il dépasse la séparation fictive entre deux sphères de la production industrielle : celle de l'automobile et celle du bâtiment, qui elle entretient sa fiction dans la production de véhicules utilitaires.

Camion autonome
« J'ai un groupe électrogène... Je ne m'en suis jamais servi ! [...] Bientôt c'est EDF qui va venir nous demander des comptes ! » Son camion dépasse en effet les promesses de la propagande écolo-énergétique et échappe désormais totalement à la capture de la rente opérée par les fournisseurs et exploitants de réseaux. « Nous sommes écolos par la force des choses... » dit Jean-Charles, car l'autonomie n'est pas ici le rêve réalisé d'un débranché volontaire mais une ruse ou une tactique de résistance lui permettant d'échapper à la précarité locative, au système de la dette et peut-être même aux réseaux d'assistance. « Tu pourrais me commander sur Internet une éponge en céramique ? Moi je ne peux pas payer par Internet... C'est pour fabriquer un poêle à l'éthanol ! Le gaz là ça coûte trop cher... »

Les mailles du réseau
Leur lien à la technique est aussi lié à l'absence de réseaux initiale. Car si l'autonomie est un remède au non-droit d'accès aux réseaux (eau, électrique, assainissement, etc.) auquel les installations mobiles, légères ou temporaires sont le plus souvent condamnées, elle n'est pas pour le couple une volonté de s'excommunier de la société. L'accès à Internet leur est d'ailleurs essentiel et leur permet, entre autres, de maintenir les liens avec les services distants de l'État comme Pôle emploi. La clef 4G est en outre le sésame qui permet de trouver liens et solutions pour s'adapter à un environnement, ici socialement et économiquement hostile et anxiogène (problèmes de santé, absence de travail, menace de crédits ou système social et économique qui tente de les déconnecter). C'est par l'ordinateur et la tablette qu'ils luttent techniquement contre l'exclusion tout en s'affranchissant des fondements infrastructurels.

Hacking de survie vs hacking de génie
« J'ai toujours bricolé ! Déjà mes jouets quand j'étais petit... Je faisais des sous-marins avec de la levure par exemple... » C'est dans l'échange que Jean-Charles se perfectionne : il raconte avoir beaucoup appris plus jeune de ses nombreuses expériences de travail, de certains de ses patrons lorsqu'ils travaillaient en binôme, par mimétisme et observation. Pour des raisons de santé, Jean-Charles ne travaille plus aujourd'hui. Plus isolé, ce sont maintenant les tutos qui l'inspirent. Il les regarde attentivement, les compare, les teste, les confronte, les re-visionne... « sur ma tablette ! » Toujours prêt à partager ses idées, son talent ne réside pas dans l'invention pure mais dans sa capacité à connecter les idées entre elles et à les appliquer à une fonction essentielle. Un hacking de survie en somme, avec l'objectif de combler une nécessité profonde comme point de départ à l'exercice du détournement d'objets quotidiens, que Jean-Charles pratique avec génie et justesse. Le bricolage est devenu son « passe-temps » à temps plein.

Une collection particulière
Le camion est à la fois l'espace de production des objets et un objet bricolé absolu. L'intérieur s'apparente à un petit musée dans lequel Jean-Charles accumule les objets, les manipule, les associe... « Il me faudrait un hangar ! Quoi que si j'en avais un je le remplirais... et il m'en faudrait alors un deuxième... puis un troisième... ! » Il parle de chaque objet comme un collectionneur : il en raconte l'histoire, la fonction, la destination... C'est du petit placard près de la banquette, entre la caverne d'Ali Baba et le sac de Mary Poppins, que Jean-Charles sort d'innombrables ob- jets en attente qui viennent petit à petit recouvrir toute la table. « Je fais beaucoup de recyclage ! Tout ça c'est de la récupération ! Ce sont des appareils jetés que je récupère, que je démonte et que je réadapte ! »

Le camion-vitrine
Marie-Christine n'a pas resigné de contrat de travail depuis près d'un an et demi, dans l'usine de parfumerie où elle travaillait auparavant. « Ils ont réussi à réduire d'un tiers le personnel tout en multipliant par deux leur production ! Tu verrais la cadence sur les chaînes... » Notant que les gens s'attardaient souvent en passant devant leur camion, ils y ont écrit au marqueur blanc : Plus de 55 ans cherchent travail ! « On a eu des propositions mais ça n'a rien donné... Tu verrais ce que les gens te proposent ! Ils croient que comme tu es pauvre tu vas accepter de travailler gratuitement... Ça s'appelle de l'esclavage ! » C'est un camion-vitrine prétexte à discussion et devenu une sorte de mascotte par laquelle les gens les reconnaissent aujourd'hui. C'est un objet stratégique qui, a contrario du « pour vivre bien vivons cachés » que de nombreux « nomades » appliquent, s'affirme. « Pour Noël, on installe des guirlandes sur l'extérieur du camion ! »
Les aboiements de la jeune chienne Gypsie se mêlent aux coups de klaxon que poussent les camping-caristes lorsqu'ils aperçoivent le camion en bord de route. Jean-Charles et Marie-Christine ne manquent jamais de répondre à ces saluts amicaux. « Je vais bientôt devoir me fabriquer un bras en carton qui se lèverait en appuyant sur un bouton ! », s'exclame Jean-Charles.

Sommaire du numéro 6
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CAFÉ ARMÉNIEN UN PEU BRICOLÉ SUR POÊLE TATAR DANS UN GARAGE DE SHANGHAÏ, MOSCOU
PLATES
MANIFESTE DU DESIGN LIBRE
LES PROMESSES DU BRICOLEUR
BRICOLAGE ET MÉTIERS DE LA CRÉATION

LE BRICOLAGE NECESSAIRE DE LA VILLE FORAINE
HACKINGBOAT, TU FAIS QUOI LÀ, LE MANOUCHE SUR L'EAU ?
EDITO JOURNAL À TITRE PROVISOIRE N°6 : MAKHNOVTCHINA /HACKING OUVRIER VS LE HÉRO VERNIEN EN SWEAT À CAPUCHE
HACKING (DU) QUOTIDIEN
DU BRICOLAGE À L'ARTISANAT EXEMPLE DES GARAGES À SHANGHAÏ
DROITS DE PROPRIÉTÉ INCOMPLETS ET COPIES COMME PROCESSUS PRODUCTIF

Réalisation : Échelle inconnue

MAKHNOVTCHINA
MAKHNOVTCHINA
Makhnovtchina est un repérage actif des nouvelles mobilités urbaines et périurbaines à l'heure des grands projets de métropolisation. C'est un atelier itinérant de production participative d'images (fixes, vidéos, ou multimédia), de textes, de cartes, de journaux, « Work in progress ». Ce travail mené par des architecte, géographe, créateur informatique, sociologue et économiste vise à terme la proposition d'architecture ou d'équipements mobiles et légers. Ce travail vise, en outre, à explorer les futurs vides ou terrae incognitae que créent ou créeront les métropoles. Il propose une traversée du terrain d'accueil pour « gens du voyage » au marché forain en passant par les espaces des nouveaux nomadismes générés par la déstructuration des entreprises, notamment de réseau (EDF, GDF, France télécom...), ainsi que par les campings où, faute de moyens, on loge à l'année. Une traversée, pour entendre comment la ville du cadastre rejette, interdit, tolère, s'arrange, appelle ou fabrique la mobilité et le nomadisme. Ce projet de recherche et de création s'inscrit dans la continuité de certains travaux menés depuis 2001 : travail sur l'utopie avec des « gens du voyage » (2001-2003), participation à l'agora de l'habitat choisi (2009), réalisation d'installation vidéo avec les Rroms expulsés du bidonville de la Soie à Villeurbanne (2009) et encadrement du workshop européen « migrating art academy » avec des étudiants en art lituaniens, allemands et français (2010). Il tente d'explorer les notions de ville légère, mobile et non planifiée avec ceux et celles qui les vivent.